Ataturk
L’empreinte du patriarche.



  29 octobre 2008, fête nationale Turque.

     Sachant qu’il y aurait foule, je me suis rendu vers midi sur la colline d’Anitkabir, au mausolée de Mustafa Kemal Ataturk avec l’espoir d’en ramener quelques images éloquentes.
Certes, le jour a son importance, mais n’en est qu’un parmi d’autres sur la longue liste de célébrations qui agrémente le calendrier turc et dont la plupart concernent le Gazi, le chef, le père de toute une nation qui n’a cessé de lui vouer un respect toujours aussi vivace quelques 70 ans après sa mort. Ce culte a été le plus long de l’histoire du 20e siècle et sans doute aussi l’un des plus fervents.



    Un bref rappel historique s'impose pour se souvenir du personnage. Né à Salonique vers 1880 et mort à Istanbul en 1938, Mustafa Kemal a pour le moins marqué le sort de la Turquie moderne puisqu’il en est le libérateur, le créateur et le premier président. C’est en menant une guerre d’indépendance remportée en 1915 contre les puissances françaises, italiennes et anglaises qu’il débute sa carrière de “père des Turcs”, Ataturk, patronyme qui lui est attribué un peu plus tard en 1934, une fois son rôle bien assis au sommet du nouvel état. Son projet - pour le résumer en une phrase - est de moderniser son nouveau pays et rompre avec les symboles de l’Empire, ce qu’il entreprend en commençant par déplacer la capitale vers Ankara. S’ensuit une série de réformes radicales qu’il entend appliquer en quelques mois. Passage de l’alphabet arabe au latin (avec quelques adaptations), attribution de noms de famille à toute la population, bouleversement des codes vestimentaires, réformes économiques, sociales, juridiques, interdiction de la polygamie, abolition du sultanat et réécriture de l’histoire du peuple turc car il faut dès lors pouvoir justifier de l’intégrité d’un peuple sans passé national.

    Le mot “dictature” vient rapidement à l’esprit lorsqu’il s’agit de lever le voile d’une propagande qui dissimule son principal intéressé depuis le début des années vingt. Ce serait parler un peu vite d’un homme qui, bien qu’en s’inspirant de méthodes bolcheviques et fascistes pour rallier un peuple à ses visions et n’étant pas beaucoup plus démocrate que ses homologues italiens ou soviétiques de l’époque, n’en restera pas moins l’initiateur d’une émancipation populaire unique dans l’histoire des pays majoritairement musulmans.
    On parlera plus volontiers de modernisation autoritaire. Le grand homme considérait en effet que l’Ouest montrait la direction à suivre et que toute opposition à son action menacerait directement les nouveaux intérêts nationalistes et progressistes du pays. En 1930 la création du Parti Républicain Libéral (structure d’opposition que le Gazi crée lui-même de toutes pièces pour justifier le droit de vote) met en évidence de nombreux foyers de contestation et le multipartisme est rangé au placard jusqu’au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale. Cet événement marque le début d’une longue période de sacralisation du chef qui s’est révélée payante et se montre encore étonnamment efficace de nos jours.
    Entre temps la Turquie s’est modernisée, inscrite autant que possible dans son époque, en tentant parfois de revenir aux sources avec quelques coups d'état militaires pour la rappeler à l’ordre. Elle est cependant parvenue à conserver pour base les principes d’Ataturk que chaque citoyen, des bancs d’école à ceux de l’université, absorbe et répète inlassablement.



    Aujourd’hui, l’esplanade qui fait face au mausolée s’emplit à vue d’œil d’une foule venue rendre un hommage associé logiquement au quatre-vingt-cinquième anniversaire de la République. Avec la discipline militaire requise, une file kilométrique s’est formée à l’entrée du musée dédié aux effets personnels du chef, et une autre s’étend aux portes du temple colossal au fond duquel un monolithe de marbre gris apparaît en contre-jour dans une lumière éclatante. Le sarcophage original a été placé à l’abri des regards dans les sous-sols du musée, ce qui, au contraire de ceux de Mao ou Lénine, prive peut-être l’édifice d’une part de son pittoresque.

    Des milliers de fidèles, à petits pas et la tête basse, défilent silencieusement afin de passer quelques secondes devant le monument. Tenant d’une main un petit drapeau rouge et de l’autre la prochaine génération, les pères de famille perdus dans leur recueillement remarquent à peine que je leur tire le portrait. Des enfants de trois ans que leurs parents ont déguisés en soldats apprennent à marcher au pas en imitant la garde qui, à un rythme horaire, est remplacée par la suivante.
Le personnel de surveillance contient les débordements, nous dirige par-ci, nous oriente par-là et remet les gamins en rang avec un air sévère de circonstance. Certains sont venus avec de grands drapeaux que des marchands postés devant le site vendent à la criée, comme des petits pains. La place est bientôt noire de monde. Elle se teinte soudain de rouge à l’arrivée d’un énorme drapeau tourné vers le ciel. L’immense croissant et son étoile se frayent lentement un chemin vers les marches du sanctuaire. La dizaine de jeunes qui le maintiennent tendu concentre les regards et les caméras.
Chacun converge vers la cérémonie officielle qui débute. Avec la foule initiale couplée d’une armée d’écoliers qui vient également de faire son entrée, la bannière pénètre à l’intérieur du temple en procession solennelle, jusqu’au fond du hall devant le bloc de marbre. Une gerbe de roses est déposée parmi d’autres et, brisant un silence alourdi par la hauteur des plafonds, la multitude entonne en cœur la marche de l’indépendance, hymne national ramenant pour quelques minutes aux vieux différends qui fâchaient autrefois la Turquie avec le reste du monde.



    Le protocole paraît bien huilé et solidement ancré pour quelques siècles encore. Pourtant, ces derniers temps, le prestige du leader a été quelque peu égratigné et, sans entrer en réel déclin pour le moment, son souvenir souffre parfois de la rancœur de quelques groupes insoumis de moins en moins minoritaires. Généralement regroupés à l'est du pays, les Kurdes, qui sont d’origine ethnique différente des Turcs, n’ont pas encore cédé aux projets d’assimilation auxquels Ataturk les destinait. Certains affirment même avoir été trompés lors de la création du pays en se voyant retirés les avantages promis lors de la signature du traité de Sèvres en 1920. Un territoire leur avait alors été réservé, ainsi qu’à l’Arménie car l’Empire Ottoman devait être démembré et partagé en différents États, dont celui des Kurdes qui furent finalement intégrés à la république kémaliste par le traité de Lausanne de 1923. Par la suite, la région du Sud Est n’a pas bénéficié d’une modernisation équivalente aux autres, la culture kurde a été bâillonnée, le califat représentatif de l’islam s’est vu supprimé, la province kurde de Mossoul n’a pas été annexée, autant de raisons qui ont rapidement mis le feu aux poudres. Plusieurs soulèvements importants se sont produits, jusqu’à ce qu’une guerre véritable s’instaure contre les séparatistes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) à partir de 1984.

Autant dire que ces populations voient Mustafa Kemal d’un autre œil et qu’il y a clairement moins de drapeaux aux fenêtres dans ces coins déshérités du pays, y compris les jours de fête nationale. Les régions proches de la Syrie, avec celle d’Antakya (Antioche) en particulier, affichent également un avis nuancé sur le personnage. La province n’est devenue turque qu’en 1939 à la faveur de déplacements de populations destinés à la peupler d’une majorité de Turcs et faire peser la balance du côté d’Ankara. On trouve peu de portraits kémalistes et pratiquement aucune statue dans les rues de cette ville qui semble s’accrocher à ses racines arabes.



    Une autre tendance à la remise en cause des principes kémalistes est celle de l’islamisation de la politique turque, un thème qui fait couler de l’encre non seulement dans le pays mais aussi en Europe depuis qu’il est question d’entrée dans l’Union.
En édifiant une république laïque, Mustafa Kemal tournait le dos à six siècles d’histoire ottomane, l’État musulman sans doute le plus puissant qui ait jamais existé. Une résistance n’a donc pas tardé à se développer et un retour de la religion s’est fait sentir à partir des années soixante à travers une série de partis islamistes, dissous les uns après les autres pour renaître a chaque fois plus performants et convaincants. En 2002, le Parti de la Justice et du Développement (AKP), un parti islamiste modéré, remporte les élections législatives sous la direction de Tayip Erdogan, devenu depuis premier ministre. L’AKP parvient à stabiliser l’économie et est réélu en 2007 avec 47% des voix. Pour avoir tenté d’autoriser le voile à l’université en allant ainsi à l’encontre de l’idéal laïque, le parti a fait l’objet en 2008 d’un procès visant à le fermer, mais n’y a perdu que quelques privilèges en se maintenant malgré tout au pouvoir. Aucune alternative crédible n’a fait son entrée pour le moment et certains craignent de voir les mesures de l’AKP se radicaliser. En se projetant dans l’avenir, les pessimistes vont parfois jusqu'à prédire une déviation de la politique turque vers le modèle iranien, un contre-exemple redouté par ici.

    Il est vrai que, selon une étude publiée dans le quotidien Milliyet en décembre 2007, la proportion de femmes portant le turban (foulard couvrant la tête et le cou, considéré comme un symbole d’Islam politique) est passé en quatre ans de 3,5% a 16,2%. Le foulard traditionnel (plus modéré) a chuté de huit points et les femmes non couvertes étaient également moins nombreuses avec à peine 32%. Ces différences résulteraient de la politique du parti AKP qui remet la religion, lentement mais sûrement, au cœur des affaires de la République. Tout cela parait bien loin des résolutions prises en 1923 et on imagine aisément quelle serait, 85 ans après, la réaction du Gazi s'il revenait dresser le bilan de son œuvre. Il pourrait se targuer d'être à l’origine, en quelques décennies, d’une mutation spectaculaire, dans la forme au moins.
Mais qu’en est-il du fond ? Peut-être le patriarche a-t-il quitté ses fils un peu tôt, leur laissant sur les bras une société naissante. Ou peut-être certaines greffes, sur une même tige, ne prennent-elles tout simplement pas.