Janvier 2009.
Au bord de l'autoroute gelée, les pieds déjà humides et la goutte au nez, j'attends dans le matin qu'une âme secourable me transporte un peu plus loin, ne serais-ce que quelques kilomètres pour sortir de Zagreb. Un ciel blafard promet de nouvelles chutes de neige. Bientôt les trottoirs disparaîtront sous un blanc homogène et les gamins iront se rouler dans la poudreuse. Le spectacle durera quelques heures, une nuit tout au plus avant de commencer à fondre.
Puis la ville se changera en un immense bourbier.
Le temps semble pourtant s'adoucir en progressant vers le sud. On a vu cette semaine le Danube charrier des blocs de glace sous les ponts de Budapest, et le mercure, qui dormait au fond des thermomètres, se hisse à présent volontiers au dessus de zéro. Mais il ne ferait pas bon passer une nuit dehors. Je redouble de gratitude chaque fois qu'une voiture freine et me rapproche un peu plus de la ville suivante.
Mon premier chauffeur me dépose sur une bretelle et lance par la fenêtre un dernier conseil : « Évite de poser trop de questions au sujet du conflit. Tu rencontreras peut-être des gens qui y ont perdu beaucoup et préfèrent oublier. Les Balkans ont maintenant un autre visage à montrer... ». Quelques minutes après, c'est un jeune soldat qui m'embarque sur son camion militaire pour me raconter cette période et me donner sa version des faits. Et les versions ne manquent pas. L'histoire et ses responsables varient d'une frontière à l'autre en entrant souvent en complète contradiction. Chaque pays - le groupe ethnique qui s'y inscrit - pourvoit les arguments nécessaires à rejeter tous les torts sur le voisin, lequel vous démontrera à son tour la culpabilité de l'adversaire. La Bosnie traîne comme les autres son lot d'accusations, mais porte également en sa structure même les sources de nombreuses discordes qui paraissent profondément enracinées dans le sol de ce pays composite.
Derrière la frontière, pas de différence notable si ce n'est le passage aux caractères cyrilliques. Dans la première ville, en demandant mon chemin aux passants, un homme souriant s'arrête pour discuter quelques minutes. Cet étudiant en politique me souhaite la bienvenue à Banja Luka, capitale de la Republika Srpska...! Soudain pris d'un doute, je sors ma carte et vérifie. Mais non, pas d'erreur possible, nous sommes vraisemblablement en Bosnie. L'homme acquiesce : en Bosnie oui, mais également en « République serbe de Bosnie »; un pays dans le pays. A mesure que je traverserai ce territoire, d'autres données viendront s'ajouter au problème sans vraiment l'éclairer davantage, bien au contraire...
Tito disait de sa patrie : « La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti. ». La Bosnie quant à elle semble avoir plus de mal à former une belle suite numérique. Avec deux régions pratiquement indépendantes, trois groupes ethniques, trois langues et trois présidents du gouvernement qui siègent à tour de rôle, treize constitutions, treize premiers ministres, quatorze systèmes juridiques et quelque cent quarante ministères, les choses se sont pour le moins compliquées.
Depuis les accords de Dayton (1995) qui marquent la fin de la guerre de Bosnie et partagent le pays tel qu'on le connait aujourd'hui, la Bosnie-Herzégovine est constituée de deux entités politiques. 51 % du pays appartient à la Fédération (Bosniaques et Croates) et 49 % à la République serbe de Bosnie (Serbes). Chacune de ces deux entités dispose d'une large autonomie avec sa propre armée, sa police, sa justice, son système éducatif, et même son alphabet puisque les Serbes utilisent le cyrillique alors que Bosniaques et Croates emploient l'alphabet latin. Précisons qu'il y a officiellement trois langues : le bosniaque, le serbe et le croate. Mais celles-ci sont pratiquement identiques et étaient autrefois regroupées sous le terme générique de "serbo-croate".
Les Musulmans (Bosniaques) souhaitent que la Bosnie reste unifiée avec un fonctionnement "normal" des institutions, auquel cas ils seraient automatiquement dirigeants du pays, puisque majoritaires en nombre. Cependant en Bosnie, on vote moins souvent pour des idées que pour les représentants d'une ethnie. Il est donc hors de question pour un Serbe de Bosnie d'être dirigé par un président musulman. Celui-ci verrait plutôt un ralliement de sa région à la Serbie voisine ou tout simplement l'indépendance. Cette situation est loin d'être encouragée par la majorité des Bosniens (habitants de l’ensemble Bosnie-Herzégovine) mais suffit pourtant à freiner toute tentative de regroupement.
Avant de me rendre à Sarajevo, j'ai voulu passer un peu de temps dans les campagnes et c'est au lieu dit « Zelenkovac » que j'ai fait escale.
A la fin des années soixante, un jeune peintre de la région de Markonic Grad décide de s'installer dans un moulin à eau sur la petite rivière qui coule de la source « Zelenkovac ». En pleine foret, loin des routes et des villes, il trouve l'isolement qu'il lui fallait et décide d'y rester. Mais très vite, le besoin d'élargir son atelier le pousse à construire une série de maisons en bois dont la plus grande, qui s'élève en se tordant sur trois étages, paraît sortir tout droit d'un conte pour enfant. Défini comme un « village écologique », un « camp de montagne » ou une « éco-zone », le domaine de Borislav Jankovic est devenu avec le temps un lieu de rassemblement et de retraite pour toutes sortes de gens de Bosnie ou d'ailleurs. Militants écologistes, anarchistes, artistes, hippies ou voyageurs viennent en permanence goûter au calme de ses forêts de pins. Chaque été, l'endroit reçoit un festival international de jazz. L'hiver par contre, il n'y a pas foule car l'absence de douches chaudes et un chauffage au feu de bois réduisent le confort au minimum.
En traversant les massifs de petites montagnes qui me séparent de la capitale, c'est un autre aspect du souci environnemental bosnien qui saute aux yeux. Les berges de la rivière Bosna et ses affluents portent les traces d'une catastrophe écologique à l'ampleur effrayante. Sans interruption sur ces cent kilomètres jusque Sarajevo, on voit des millions de sacs en plastique recouvrir les rives sans en laisser un seul mètre vierge. La matière déversée dans l'eau se laisse porter par le courant jusqu'à ce qu'elle rencontre une branche pour s'y accrocher. Puis elle se déchire pour se fixer à nouveau un peu plus loin et continuer ainsi pendant des semaines vers le Danube. Cette pollution flagrante laisse en imaginer d'autres moins apparentes liées aux rejets toxiques des industries en amont. Les poissons de ces cours d’eau en ont été les premières victimes et ont bien souvent disparu. La municipalité de Sarajevo vante la qualité des sources pures qui alimentent la ville en eau potable, mais fait manifestement abstraction de l'état de cette même eau, non traitée, à la sortie de l'agglomération.
Passée cette première impression nauséabonde, reste un peu de relief à franchir, puis les collines s'entrouvrent pour accueillir celle qui fut à l'apogée de son histoire la « Jérusalem » cosmopolite des Balkans. Cette ville longiligne se loge dans une vallée étroite, sur une dizaine de kilomètres d'Ouest en Est. On y entre par des banlieues récentes qui débordent sur la plaine de la Bosna. Des années 50 jusqu'aux jeux olympiques de 1984, des centaines de tours résidentielles ont bourgeonné dans cette périphérie en formant de grands ensembles aux proportions massives comme celui de « Novi Grad » (nouvelle ville). A mesure que l'on gagne l'autre extrémité de Sarajevo, les styles architecturaux se raffinent et les échelles diminuent. Les larges avenues de l'époque communiste se ramifient entre plusieurs quartiers aux façades classiques, puis baroques, pour aboutir enfin aux ruelles du vieux quartier turc. Les Ottomans sont considérés comme les fondateurs de la ville en 1461 et leur empreinte demeure avec le bazar, des dizaines de mosquées et de nombreux bâtiments orientaux autour du quartier de Baščaršija.
Les rails du tramway relient le tout depuis 1895. C'était alors le premier réseau à être inauguré en Europe. C'est dire le statut qu'avait à l'époque cette ville aux yeux du monde. Le spectacle se poursuit de nos jours et n'a guère changé si ce n'est les nouvelles colorations vives des wagons et les publicités qu'on y colle. Ils défilent, lentement mais sûrement, à quelques centaines de mètres d'intervalle, s'immobilisent dans un crissement de ferraille, se vident et s'emplissent pour se remettre à trembler vers le prochain arrêt.
Entre les hauteurs qui bordent la cité, on imagine aisément le désarroi des 500 000 habitants devenus, au printemps 1992, les cibles potentielles d'un carnage qui a si violemment secoué cette fin de siècle.
Le siège de Sarajevo a duré 45 mois. 11 000 morts et 50 000 blessés en 1350 jours : les chiffres d'un épisode qui va imposer à la ville son nouveau visage, celui d'un enfer. Dès le début du mois d’avril de cette année 1992, les routes sont bloquées. Plus rien ne peut être acheminé vers la ville qui se trouve dans la situation d'une cité moyenâgeuse : encerclée par des hordes qui lui interdisent tout approvisionnement. Moins nombreux que les défenseurs Bosniaques, les forces serbes ne se risquent pas à prendre la ville, mais préfèrent l'assiéger en s'installant tout autour, sur ses collines. Commence alors une lente agonie pour chacun des otages de ce plan, tiraillés entre la faim et la peur de quitter leurs abris. Les balles pleuvent et les snipers prennent le moindre passant pour cible. Avec une moyenne de 329 impacts d'obus par jour, l'artillerie lourde s'engage dans un long travail de démolition qui menace de balayer Sarajevo de la carte. L'OTAN assiste, frileuse, au début du carnage. Ce n'est qu'en accordant l'accès de l'aéroport à l'ONU, et en ignorant l'existence d'un tunnel qui le relie depuis juillet 1993 à la ville, que les Serbes ouvrent une brèche qui mène finalement à la levée du siège le 26 février 1996. 200 000 personnes ont fui, la composition ethnique a été bouleversée et rien ne sera plus comme avant.
Aujourd'hui de nouvelles tours exubérantes sortent parfois du sol comme pour provoquer l'avenir, mais se gardent d'effacer les cicatrices de leurs pauvres voisines et se montrent impuissantes à masquer les ravages qui défigurent encore des quartiers entiers. Tout est là pour rappeler le désastre et nous ramener aux temps révolus d'une ville insouciante qui a si vite décliné. On sent que plusieurs décennies à venir n'absorberont pas l'espèce de nostalgie de l'avant-guerre qui a suivi les événements, y compris parmi les jeunes nés après le siège. Ce phénomène se manifeste par exemple dans les arts, et en particulier en musique puisque les préférences populaires se sont clairement figées dans les années 80. Tout ce qui vient ensuite rencontre ici un désintérêt complet. C'était la belle époque, celle qu'on regrette même sans l'avoir connue. Et pratiquement tous les Bosniens rencontrés de me confier qu'à l'ère bénie du socialisme, lorsque la Yougoslavie faisait l'admiration de ses voisins et parfois du monde, on n'avait que faire des critères ethniques ou religieux. L'objectif était commun à tous, chacun y participait et l'avenir s'annonçait bien plus rose qu'il ne l'est aujourd'hui.
Depuis la catastrophe qui l'a défigurée, cette petite capitale s'est lentement relevée, a rénové, reconstruit, repeuplé ses bureaux et érigé de nouvelles tours de verre aux promesses d'investissements étrangers. Mais l'euphorie des Jeux Olympiques est bien loin à présent. Dans le marasme d'une classe politique bancale couplé au fatalisme ambiant, les Sarajéviens devront sans doute patienter davantage avant que ne se dessine une stabilité durable.