Esfahan
A Téhéran on vous le répète sur tous les tons :
"C’est une merveille comparée à notre capitale, une splendeur ! Il faut voir ça !" Et ils ne mentent pas.
Les Iraniens, avides de paysages verdoyants, apprécient particulièrement les avenues boisées d’Esfahan et ses parcs étendus le long de la rivière Zayandeh rud. Elle présente cependant d’autres attraits. Cette ville - troisième du pays - n’a rien à voir avec la mer de béton étouffante qu’est Téhéran. De taille nettement plus modeste, moins grouillante et plus propre, encore riche de vielles pierres et de palais, Esfahan propose de quoi plaire à l’autostoppeur de passage comme au touriste japonais.
Les briques traditionnelles en terre cuite toujours employées de nos jours donnent à la cité sa teinte ocre jaune caractéristique dont le souvenir, associé aux effluves de safran qui embaument la ville, reste au visiteur. J’y ai passé trois jours suite à ma rencontre avec un jeune local, Ali, qui a encore démontré jusqu’où l’accueil iranien peut aller. Il m’a entièrement pris en charge et accompagné partout à la découverte de sa ville ; une situation parfois un peu étouffante mais qui rend le séjour extrêmement dense d’expériences.
Fils d’une nouvelle bourgeoisie esfahanaise, le jeune homme connaît les meilleures adresses de la ville et s’y rend au volant d’un coupé sport qu’il ne quitte jamais puisque, comme il le précise, une belle voiture est en Iran le premier accessoire indispensable à un début de considération. Il m’héberge dans sa maison familiale, véritable palace bâti au bord de la Zayandeh Rud, dans le dédale duquel je vais me perdre plusieurs fois avant de retrouver ma chambre.
Un tour en ville s’impose pour ce premier soir et nous filons vers les quartiers branchés à la recherche du meilleur "café" où sortir car ici, pas de boites de nuit et encore moins de bars. Les jeunes n’ont d’autre recours que de se réunir dans ces endroits feutrés qui, à défaut d’alcool, proposent toutes sortes de thés et cafés qu’on sirote en cherchant aux tables voisines des regards à accrocher.
Ali, qui s’attaque volontiers aux préjugés du visiteur étranger, décide de me montrer comme les Iraniennes sont peu farouches. Nous reprenons la voiture pour une petite virée en quête de jolies proies à dévoiler le temps d’une balade.
Les règles sont claires : Il me garantit qu’en quelques minutes, sur les trottoirs du centre-ville, nous aborderons des filles respectables qui accepteront de monter dans la voiture, faire un tour avec nous et, Inch’Allah, peut-être davantage…
Le jeu s’engage et nous commençons à tourner. Ali connaît son terrain de chasse, sait les meilleurs coins et repère d’un coup d’œil celles qui se prêteront au jeu. Le foulard légèrement tiré en arrière, un maquillage apparent et une jupe (enfilée sur le pantalon) presque aux genoux, autant de signaux clairs pour l’amateur éclairé. Nous passons et repassons dans les rues sombres, essuyant plusieurs refus malgré l’insistance de mon camarade qui n’hésite pas à harceler sa victime, à la poursuivre en attendant une réponse claire avant de renoncer.
Au bout d’une heure de ce manège, et en revenant pas moins de trois fois à la charge, deux étudiantes d’une vingtaine d'années consentent à nous accompagner, embobinées par le charisme d’Ali et accoutumées à des pratiques visiblement courantes par ici. Quelques minutes de discussion avant de les déposer plus loin en laissant un numéro qu’elles n’ont jamais appelé.
Dans un pays où se promener en rue avec une femme qui n’est pas la sienne constitue un délit, on a de quoi s’étonner des écarts au règlement que certains se permettent.
Aucune loi islamiste ne tient aux yeux de mon hôte qui a ses combines pour transgresser chacune d’elles, quitte à vivre dangereusement. Nous avons même bu des bières (fournies par son dealer) et mangé du porc dans un restaurant dont il connaissait le patron. D’autres ne s’en tirent pas aussi bien, notamment lorsqu’il est question de préférences sexuelles...
Shiraz
Comme dans la plupart des villes iraniennes, il faut délaisser les artères bouillonnantes de Shiraz pour chavirer du coté envoûtant du décor.
En son cœur par exemple, autour du bazar qu’on traverse en s'attardant, s’étend un dédale de ruelles silencieuses après midi. Elles se croisent, s’étranglent et meurent sans prévenir au fond d’un cul de sac ou d’une cour familiale. Les murs lisses s’épousent et se confondent sous un enduit d’argile séché, fréquent également à Yazd ou Kerman entre autres villes du désert.
La cité est aussi un panthéon de grandes figures perses, parmi lesquels les poètes anciens sont les plus vénérés. Le plus grand de tous y repose, Hafez, dont la tombe trône au centre d’un parc qui lui est réservé, véritable lieu de pèlerinage qui ne désemplit jamais.
Le sanctuaire de Shah Chirag est une autre merveille qui vaut largement le déplacement. L’entrée est interdite aux infidèles mais je m’y suis glissé en me fondant parmi les pèlerins venus célébrer l’anniversaire de la mort du saint homme. Des milliers d’âmes se rassemblent chaque année dans l’enceinte sacrée en espérant toucher le tombeau abrité par la mosquée principale, un écrin monumental dont tous les murs internes sont tapissés de petits miroirs. Echappez à la vigilance des gardes, jouez des coudes pour vous frayer un passage et vous comprendrez ce que se promener à l’intérieur d’un diamant signifie.
Mais c’est autour des sépultures et des vieilles pierres que l’on trouve l’essentiel de Shiraz, son âme hospitalière et ses habitants réputés dans tout le pays pour leur bienveillance naturelle.
Dans la ville des roses et des poètes, j’ai rencontré J., un garçon pour le moins atypique puisqu’il s’inscrit dans une catégorie de citoyens qui, selon Ahmadinejad, n’existe tout simplement pas en Iran : les homosexuels.
Sa famille n’est évidement pas au courant; le risque n’est pas mince puisque la peine de mort reste l’unique solution prévue contre ce problème inavouable. Il ne m’a pourtant pas fallu plus d’une minute pour déceler la féminité sous-jacente de mon camarade, particularité qui semble passer totalement inaperçue dans son pays.
J. est l’aîné d’une famille aisée de Shiraz pour laquelle il se dévoue corps et âme, en grand frère responsable, comblant l’absence de parents trop occupés et s’assurant que chacun des frères et sœurs reçoit une éducation conséquente car il n’a pas l’intention de s’attarder plus longtemps sur le territoire de ses ancêtres. Le grand projet qu’il prépare depuis des années est en passe de se concrétiser : émigrer avec sa famille à l’étranger, dans un pays lointain aux promesses d'avenir. Cet espoir mobilise toute l’énergie de ce personnage dont l’acharnement face au sort que ce régime lui réserve inspire le respect. La plupart des hommes dans son cas préfèrent s’en cacher, prendre une femme dans la tradition et enfouir leur vie durant le pénible secret ; un choix excusable dans un tel contexte.
Mais J. s’obstine contre ces pressions et, faute de contestation possible, travaille à rassembler tous les moyens pour s’en libérer. Un départ semble être l’unique recours de ceux qui, pour des goûts à contre courant, risquent leur vie en permanence. Le plus petit soupçon suffirait à lancer une enquête dont l’issue est toujours jouée d’avance.
Il me raconte le cas de quelques amis, l’année dernière à Shiraz, lors d’une soirée à laquelle il n’a heureusement pas pu se rendre :
Dix jeunes hommes au penchant commun s’étaient réunis dans un appartement à rideaux tirés, en compagnie d’alcools forts comme les iraniens se l’accordent parfois pour relâcher la pression le temps d’une fête clandestine. La plupart était regroupée au salon et discutait pendant que d’autres s’étaient isolés dans une chambre.
La soirée s’est vite achevée en drame puisqu’un mouchard avait apparemment prévenu la police qui n’a pas tardé à enfoncer la porte et embarquer tout ce monde au poste.
Jugement rapide, au verdict sans appel :
À chacun une centaine de coups de fouet et pour les imprudents pris en flagrant délit, la pendaison.
On remarque au passage que plusieurs châtiments archaïques comme l’amputation ou la lapidation sont toujours en usage et pas prêts à être remis en question. Le cas des homosexuels atteint des sommets en matière de violation des droits de l’homme mais celui de la femme est tout aussi dégradant. Elles sont en fait les premières à pâtir du régime islamique puisque la sévérité et l’ambiguïté des lois les concernant (adultères, viols, écarts aux codes vestimentaires, etc.) les place dans une situation de complète dépendance, sous la tutelle du père puis du mari qui a toujours son mot à dire, le dernier bien entendu.
Si la condition des femmes Iraniennes est jugée moins critique qu’en Arabie Saoudite, en Afghanistan ou au Yémen, elles n’en souffrent pas moins de restrictions qui les rabaissent au rang de mineures soumises et condamnables, écrasées sous un voile symbolisant tout ce qu’elles sont et demeureront dans la tradition ; des épouses confinées à l’ombre d’un tissus de croyances.