La citadelle d'Erbil
Huit millénaires sous les décombres


     A l'approche d'Erbil, on l'aperçoit qui domine la ville comme une forteresse médiévale. Avec sa muraille circulaire suspendue à une trentaine de mètres au dessus de la plaine, cette citadelle sans âge est le symbole de la capitale kurde. Huit millénaires de présence continuelle sur le site ont engendré ce promontoire, chaque nouvel arrivant ensevelissant le précédent jusqu'a former l'énorme socle qui supporte la citadelle. Assyriens, Akkadiens, Babyloniens, Perses, Grecs et bien d'autres ont élu domicile à cet endroit à la faveur de sources toujours abondantes de nos jours.



     8000 ans. Le chiffre donne le vertige et pourrait nous faire remonter encore plus loin dans le temps si des fouilles étaient effectuées. Selon Kanan Mufti, directeur du département d'archéologie du gouvernement régional, ce monticule recélerait de trésors enfouis, comme par exemple un ancien temple qui a toutes les chances d'être découvert au cœur de la citadelle.

     Habitée sans interruption, oui, mais désormais par une seule famille. Les quelques 5500 habitants présents dans l'enceinte jusqu'en 2006 ont été priés d'évacuer et ont reçu un terrain a 50 km d’Erbil ainsi qu'une prime 4000 dollars par foyer. La citadelle ressemble depuis à une ville fantôme poussiéreuse, partiellement effondrée à cause des infiltrations d'eau et vidée de toute trace de vie récente. La raison de cette opération : Un éventuel classement au patrimoine mondial de l'UNESCO qui garantirait l'afflux de touristes étrangers. Un rêve qui a convaincu le gouvernement d'entamer la reconstruction des murs et des 500 maisons du site. La citadelle fait depuis l'objet d'un projet de rénovation qui n'existe encore que sur le papier.



     C'est au début du vingtième siècle que la vieille ville a commencé à décliner avec le départ progressif de sa population originelle pour les faubourgs plus confortables d'une Erbil en expansion. Une fois les familles aisées parties, des migrants ruraux et de nombreux réfugiés des campagnes d'extermination ordonnées par Saddam Hussein ont repeuplé la citadelle sans pouvoir l'entretenir. L'absence de système d'évacuation des eaux a entrainé une érosion des sous-sols et l'effondrement de nombreuses maisons pour n'en laisser qu'une vingtaine en état acceptable. Conscient du problème, le gouvernement a rebâti une partie de la muraille et restauré quelques bâtiments dans les années 1980, mais ce n'est qu'âpres la chute du dictateur qu'un projet à grande échelle a pu être initié. La "Commission pour la Revitalisation de la Citadelle" (HCECR) a vu le jour et a entamé une étude de terrain commandée à une société tchèque chargée de cartographier le site. Le site internet du projet passe sous silence les retards accumulés (les travaux devaient avoir lieu entre 2006 et 2008) et la section consacrée au détail des opérations est encore vide. C'est que le financement n'a pas suivi comme le déplorait déjà Shireen Sherzad (Chef du comité de restauration) en 2007 et 35 millions de dollars restent à trouver.



     En 2004, lorsque la citadelle grouillait encore de vie, plusieurs projets culturels ont vu le jour avec notamment l'ouverture d'un musée du textile dans l’une des anciennes demeures bourgeoises du site. Lolan Mustafa a investi pratiquement toutes ses économies dans le projet avant de se voir offrir les locaux par l’état. Il attend maintenant le retour des visiteurs pour lesquels sa collection de tapis traditionnels commence à prendre la poussière.
     Matthieu Saint- Dizier, un artiste français "post-abstrait" s'est risqué à y organiser une exposition de peinture, pour ouvrir ensuite un centre culturel en espérant faire de la citadelle une sorte de Montmartre kurde. Mais celle-ci souffre toujours d’une mauvaise réputation auprès de la population qui s’en souvient comme d’un quartier pauvre et insalubre aux airs de camp de réfugiés. Ils sont peu nombreux avec les quelques étrangers de passage à monter y jettent un coup d’œil.
     Gageons que le HCECR saura respecter ses engagements en transformant au plus vite ce champ de ruines en un « site touristique renommé à travers le monde avec ses hôtels, cafés et galeries d’art, le tout vibrant d’une nouvelle population permanente ».