Mai 2009
L’air est lourd ce matin, chargé d’un sable très fin venu du sud. Plongé dans un brouillard jaunâtre aux airs de fin du monde, on ne discerne rien à plus de cent mètres. Le soleil obstrué forme un halo à peine plus clair sur un ciel uniformément ocre. Les odeurs aussi, étouffées par celle de la poussière, s’estompent et accentuent l’impression d’étouffement. Tous les objets, les maisons, les véhicules, les routes sont recouverts d’une pellicule de cette poudre si légère qu’elle s’envole sous le pas pour flotter un moment dans l’air avant de retomber. Il faut un masque pour respirer, comme ceux qui servent ailleurs contre la pollution et aident ici à endurer les assauts du désert.
Nous sommes à Erbil, dans le Nord-est irakien, un territoire autonome plus connu sous le nom de « Kurdistan ». D’ordinaire verdoyante et ensoleillée, la région impose quelquefois l’avant-goût d’une Irak moins hospitalière, celle des étendues arides qui forment la majorité du pays. C’est le cas aujourd’hui et pour quelques heures encore, le temps qu’une brise nettoie l’atmosphère et redonne ses couleurs à la capitale kurde.
La ville ferait davantage penser à une petite Dubaï en gestation qu’aux champs de ruines et à la désolation que les medias nous servent depuis trois décennies. Peu d’étrangers consentent à y mettre les pieds, associant encore l’ensemble du pays aux mots kidnapping, terrorisme ou bombardements qui saturent la presse internationale. Les rapports gouvernementaux sont unanimes : l’Irak reste la zone rouge à éviter à tout prix. Mais au Moyen Orient, tout le monde n’est pourtant pas de cet avis. Ne comptant que sur l’expérience vécue pour planifier ce voyage, j’ai longtemps attendu qu’un témoignage confirme cette version trop sombre des faits. Puisque rien d’alarmant ne sortait de la bouche de ceux qui s’y étaient rendus, j’ai décidé d’aller en juger par moi-même.
Et quelle découverte ! Le Kurdistan défie en effet tous les clichés concernant l’Iraq. Il ne fait aucun doute qu’il est temps de dédramatiser et de faire connaitre la situation d’une région qui n'a eu à signaler aucun cas de kidnapping ni de mort ou blessé étranger depuis 2003. Avec son propre gouvernement, son armée, son drapeau, sa langue et ses relations commerciales avec l’extérieur, la province se distingue du reste du pays grâce à un statut de quasi-indépendance obtenu en 1991.
Présents entre le Tigre et l’Euphrate depuis plusieurs millénaires, les Kurdes descendent de nombreux peuples nomades ou envahisseurs établis sur cette terre fertile. Leurs racines, indo-européennes comme les Perses, couplées à une culture qui leur est propre, leur donne le sentiment de former une nation bien distincte de celles des Irakiens, Turcs, Syriens ou Iraniens.
Apres la chute de l’Empire Ottoman, les puissances victorieuses ont tracé de nouvelles frontières et se sont partagés la Mésopotamie. De la longue tradition d’insoumission qui les caractérise, les Kurdes ont tiré la volonté de défendre les droits qui leur avaient été promis en refusant de se voir répartis sur quatre territoires distincts et d’être considérés ainsi comme une minorité ethnique.
Ce n’est qu’en Iraq que le projet séparatiste a pu aboutir à des résultats conséquents. Une zone autonome a vu le jour après la Guerre du Golfe mais reste aujourd’hui controversée puisque certaines régions, comme Mossoul et Kirkuk, sont contestées par le gouvernement central. Ces villes, originellement Kurdes, ont été artificiellement peuplées d’arabes dans les années 70, lorsque Saddam Hussein s’employait à faire taire cette minorité kurde un peu trop exigeante (la campagne de l’Anfal (1988, 180.000 victimes) et le bombardement de Halabja à l'arme chimique (16-17 mars 1988, 5.000 victimes) en sont l'illustration).
Sécurisé par les Peshmerga, littéralement « ceux qui font face à la mort », le Kurdistan a pris un tout autre chemin que le reste du pays. Cette région est devenue le lieu propice à investir des fonds longtemps retenus pendant l’époque instable du régime de Saddam.
Un peu plus au sud, le terrain semble moins praticable. Dès la frontière franchie, on me fait comprendre la situation assez clairement. Le geste du pouce passé sur la gorge, associé aux mots Bagdad, Mossoul ou Kirkuk, suffit à mettre les choses au clair : rester dans les limites du Kurdistan, c’est survivre.
Même s’il ne concerne que quelques centaines de victimes par an - dont une large majorité d’Irakiens - le kidnapping serait un des principaux dangers à courir en se risquant au sud du pays. On raconte que des policiers véreux, en poste sur les dizaines de check points qui jalonnent la route, préviennent les kidnappeurs du passage d'étrangers pour que ceux-ci n'aient aucun mal à les enlever...
Difficile cependant de rencontrer des Kurdes ou des étrangers qui se seraient rendus récemment dans les régions à risques. Mis à part un Américain à moto qui a sillonné tout le pays et raconte quelques situations délicates - mais sans plus -, personne n'a pu me décrire avec précision la gravité de la situation. Il n'y aurait selon l'opinion kurde aucune raison de quitter le Kurdistan. Mis à part un détour par Kirkuk pour m'en faire une idée, je me suis donc résigné à ne pas tenter le diable.
Ainsi au Kurdistan, la vie reprend le dessus et les affaires semblent désormais florissantes. Pour l’exemple, et selon l'actuel président iraquien Jalal Talabani, le nombre de millionnaires dans la ville de Sulemaniye est passé de 12 en 2003, à plus de 2000 aujourd'hui.
En chantier d’un bout à l’autre, Erbil s’accroît à une vitesse impressionnante. En ouvrant hôtels, centres commerciaux, universités, quartiers résidentiels, et même un aéroport international, les investisseurs espèrent refaire de cette région le centre d’échange prospère qu’elle était autrefois.
J’y reste deux semaines, hébergé dans un "compound" (sorte de village gardé entouré d'un mur d'enceinte) par la petite communauté américaine venue ici pour enseigner l’anglais ou travailler pour des ONG. C’est le monde très particulier des expatriés. La plupart sont sous contrat pour deux ou trois ans, le temps de se lasser pour partir s’enfermer ailleurs dans d’autres prisons dorées, puisque c’est souvent de cela qu’il s’agit. Du bureau à la résidence, c’est une vie tous frais payés, routinière et sécurisée à souhait, qui s’agrémente de matchs de tennis, de cocktails ou de parties de golf.
Quel est le meilleur resto libanais ? Ou faire opérer mon chat ? Comment trouver un prof de yoga ? Pourquoi ne suis-je pas invité au barbecue de l’ambassadeur ? Ces questions finissent par prendre le pas sur celles qu’on se posait avant le départ et ont en commun de n’avoir plus guère de rapport avec le pays dans lequel on "vit". Par l’appât du gain ou du rêve, des milliers de personnes se retrouvent ainsi loin de leurs racines, désespérant de reproduire le mode de vie qu'elles ont quitté et qui leur colle toujours à l’âme…
C'est une fois la fortune amassée - car l’expatriation paye bien - qu’on s’empressera de rentrer au pays et jouir une fois pour toutes du "monde civilisé" (je cite).
Pendant ce temps, les Kurdes, qui ne sont plus à une invasion près, observent ces étrangers agités en les excusant par avance de venir faire des vagues là où leur exemple ne concerne plus uniquement la bourgeoisie locale. Beaucoup peuvent maintenant entrevoir le luxe d'un 4x4 (qui pullulent déjà), d’un écran plasma 50 pouces ou d'un téléphone 3G (pour les plus modestes). L'admiration des jeunes pour l'Amérique, qu'on rêve ici comme autant qu'ailleurs, encourage le processus et accélère la transformation d'une région restée longtemps très traditionnelle, d'une société appuyée jusque là sur des principes religieux et des liens de clans solides. Autant d’habitudes vouées à se dissoudre lentement, mais sûrement, dans un bouillonnement mondial qui n’épargne pas le Moyen Orient.
Au volant de sa Chevrolet immaculée, en costume cravate et larges lunettes noires, un jeune homme envoie des e-mails sur un de ses trois mobiles dont les sonneries interrompent notre conversation à intervalles étonnamment réguliers. Il s’appelle Amer et pourrait être le symbole vivant de ce Kurdistan en pleine germination. Anglophone presque parfait, habitué des meilleurs clubs du quartier chrétien et sportif assidu pour tenir le rythme, ce cadre à peine trentenaire a le sourire au lèvres. Médecin de formation, il s'est vite aperçu qu'un hôpital d'état lui proposerait dix fois moins qu'une opportunité de business à saisir en plein boom économique. Et c'est au moment propice qu'il s'est présenté chez Coca Cola, compagnie tout juste établie en Iraq, pour offrir ses services non pas de médecin, mais de directeur commercial. Il est aujourd’hui mon hôte et tient à faire honneur à la célèbre hospitalité kurde en m’amenant visiter la ville.
Erbil rayonne autour de sa citadelle, selon un plan concentrique qui va des zones périphériques tout juste sorties de terre, vers l’anneau plus populaire du centre-ville, pour aboutir à la citadelle. Sur une butte d'une trentaine de mètres, elle surplombe la ville et serait le plus vieil endroit continuellement habité au monde (voir article "Citadelle d'Erbil"). Parcourir la capitale kurde est un voyage dans le temps et les mœurs qui nous emmène sur de larges avenues fraîchement bétonnées, dans les ruelles terreuses des quartiers les plus modestes, sous les tôles des bazars sombres et encombrés ou dans de vastes parcs foisonnants de buissons de roses multicolores.
A la place de ce qui était autrefois le cœur du bazar d'Erbil, un gigantesque chantier fait sortir de terre le nouveau centre commercial de la ville. Du fond d'un cratère planté de dizaines de grues émerge l'avenir de la capitale sous forme de blocs blancs importé d'un autre monde. En attendant l'ouverture, la vie continue et les petits commerces de rue font encore recette. Face aux habituels étalages de cigarettes, de pastèques ou de brioches patientent les vendeurs de contrefaçon, les pèse-personnes ou les changeurs de devises. Sur de petites tables basses, des centaines de dollars en espèces, de Lires turques, de Rials iraniens ou d’Euros attendent d'être vendus à des taux imaginaires qu'il faut en général négocier patiemment. Au plus chaud de la journée, on trouve partout de quoi se désaltérer dans des stands de boissons fraiches aux aromes chimiques qui proposent également un large choix de jus de fruits savoureux broyés sur place. La cuisine de la rue se décline en trois choix : fallafels, shawarma de poulet et shawarma de bœuf. Avec quelques morceaux de tomate dans un petit pain en forme de losange, on rajoute une sauce aigre jaune disponible dans de grands raviers posés sur chaque table. Pas d'assiettes ni de couverts, on mange au dessus du sol pendant qu'un garçon passe la serpillère plusieurs fois par heure afin que l'endroit reste présentable. Généralement disposées en U dans l'unique pièce du restaurant, les chaises se font face, ce qui laisse peu de place à l'intimité du repas mais ne semble déranger personne.
Les hommes, moustachus pour la plupart, s'affichent généralement en tenue traditionnelle : Un pantalon flottant soutenu par une grosse ceinture en tissus qui leur arrive au ventre sur une chemise à poches rappelant l’uniforme militaire. Le couvre chef, ce fameux foulard kurde qui s’enroule autour de la tête, donne un air féroce à son propriétaire. D’autres s’habillent plus simplement, en chemise, pantalon sombre et chaussures de cuir alors que les jeunes osent le T-shirt (de couleur vive de préférence) ou les jeans. Du côté des femmes, c’est le noir qui domine. Quelle que soit la tenue portée en dessous, elles sortent couvertes d’une pièce de tissus appelée Abayah, qui les enveloppe et les préserve des regards masculins. Certaines ne cachent pas leurs cheveux et prennent quelques libertés mais ne sont pas nombreuses et souvent de familles aisées.
Les habitudes vestimentaires définissent bien entendu un code de reconnaissance sociale qui met en lumière cette vaste palette de personnalités plus ou moins conservatrices, religieuses ou libérales qui compose la société kurde.
En attendant que des projets à l’étude comme la construction d’un golf, d’un zoo ou d’un circuit de formule-un se concrétisent et achèvent de transformer Erbil en une Dubaï Irakienne, les Kurdes célèbrent dors et déjà la nouvelle ère prospère dans les restaurants de la ville chrétienne d’Ankawa ou dans les complexes hôteliers de Shaqlawa. C’est sans doute une fois la citadelle reconvertie en pole touristique que le la ville commencera à baigner dans un âge d’or que personne n’aurait espéré il y a encore dix ans.