Istanbul
Une ville entre deux mondes


     Qu’importe le moyen choisi pour s’y rendre. Par l’Anatolie, la Thrace, par voie d’eau ou par avion, une fois le pied posé à Istanbul, elle semble nous agripper pour toujours. On y plante des racines en se surprenant à y revenir souvent, redécouvrant à chaque fois la ville, multiple, insoupçonnée avec toujours un peu plus de poésie à offrir, elle qui ne cesse d’envoûter le visiteur depuis l’époque de Constantinople.



    En touchant terre au débarcadère des ferrys d’Eminonu, à la naissance de la Corne d’Or, je profite des derniers feux du jour pour aller me noyer dans les ruelles du bazar. Ce mois de décembre a usé les teintes pastel de la ville et l’habille ce soir d’un voile blanc que le vent marin échoue à emporter.
La tour de Galata domine toujours la ville, plantée depuis 650 ans en sentinelle au dessus du Bosphore. Les mosquées de la péninsule historique, couchées comme de gros éléphants sur les collines de Fatih, d’Eminonu ou d’Eyup, et leurs minarets taillés en javelots trapus à la mode ottomane, se dressent dans l’or du soleil rasant.

    Les marchands commencent à rentrer leurs étalages, lançant d’ultimes welcome aux derniers touristes avant de cadenasser le magasin puis de verrouiller les vieilles portes du bazar pour la nuit. Je ressors par le marché aux livres, passe sous ses grands arbres puis devant la mosquée de Beyazit. Il fait froid à présent et les derniers passants s’en retournent chez eux d’un pas rapide. Les rues se vident lentement.
Brusquement, une nuée de pigeons s’envole. L’appel à la prière a retenti au meme instant de tous les quartiers de la péninsule. La ville résonne de ce chant à mille voix qui se répercute d’une colline à l’autre et semble en profiter pour suspendre le temps et le flot des stambouliotes. Envoûté par cet écho qui berce et grise à la fois, je commence à redescendre vers la mer en traversant Sultanahmet.

    Combien de fois faut-il voir Istanbul avant de se lasser de ces majestueuses mosquées ottomanes qui sont l'ornement des vieux quartiers ? Question restée sans réponse depuis ma première visite. Aussi somptueuses de l’extérieur qu’en leurs murs, ces colosses font l'âme et la grande fierté d’Istanbul avec, en chef de file, Hagia Sofia. La reine de toutes trône au centre de la nouvelle Rome depuis quinze siècles et s’impose toujours devant les autres avec une assise massive et un dôme de 31 mètres de diamètre érigé à 55 mètres du sol. De vieilles maisons ottomanes en bois récemment rénovées, et d’autres jamais repeintes depuis la chute de l’Empire, agrémentent les ruelles de ce quartier surchargé d’histoire qui fait aujourd’hui le bonheur des éditeurs de guides touristiques.



    En passant sur le pont de Galata qui sépare deux univers, je m'arrête une minute pour admirer le spectacle. Des pêcheurs insistants traquent encore quelques anchois en appelant régulièrement le vendeur ambulant de Tchaï qui leur dépose un verre brûlant. Sans attendre, deux sucres tombent dans la boisson qu’on remue machinalement à la petite cuiller puis qu’on sirote appuyé sur la rambarde pendant qu’Istanbul s’éclaire et ressemble au joyau qu’elle était autrefois.

    De l’autre coté de la Corne d’Or, sur les hauteurs de Péra, on passe dans une autre sphère. A cette heure, le cœur de la ville s’appelle Taksim et il palpite d’une foule fiévreuse qui se rue vers la lumière comme des papillons de nuit. Cette place est un entonnoir. A moins d’efforts pour la remonter, son courant vous pousse en direction d’une longue artère humaine, l’avenue d’Istiklal, où l’on se presse ce soir en rangs serrés.
Ça fourmille. Le Ramadan vient justement de s’achever. Au terme d’un long mois de retenue, la ville a fini par vomir ici toute sa faune, chauffée à blanc et déversée sur l’avenue opulente, prête à soulager les avidités accumulées. 
Des jeunes pour la plupart, en provenance de banlieues infinies et anonymes, viennent ici par milliers se laisser éblouir devant les enseignes prestigieuses de ces Champs-Elysées turcs. Cette année la mode est aux chemises pourpres et aux coiffures en brosses à la limite du punk. Les filles défilent en talons hauts, bariolées de haut en bas, singeant à la perfection leurs idoles médiatiques. Une multitude de touristes également, reconnaissables à l’oreille, au sac à dos fonctionnel et à l’accoutrement en synthétique satiné aux antipodes de la sobriété un peu râpée des turcs.
Tous les vingt mètres un kebab fumant et son cône de bœuf qui cuit en vitrine, gras et doré sous la chaleur des résistances. La viande se laisse débiter en fins morceaux accompagnés d’ognons, salade et tomates salées fourrés dans du pain, une base d’ingrédients que les turcs sont capables d’accommoder à l’infini. Également répandus çà et là, mendiants, musiciens et petits vendeurs de marrons chauds, maïs bouillis ou billets de loterie, chacun hurlant son offre à la foule indifférente.



    Je passe par les ruelles adjacentes. On y trouve des clubs de toutes natures sur plusieurs étages. Les plus appréciés - et coûteux - proposent une terrasse avec vue sur le Bosphore ou la Corne d’Or. Très vite, le calme reparaît à mesure qu’on s’enfonce dans les petits passages tortueux de Beyolu, tout en plans inclinés, en escaliers sombres et en impasses dont on dit qu’elles ne s’empruntent pas sans risque à la nuit tombée. Je n’y ai pourtant jamais été importuné, mais dire qu’il n’y a pas un chat serait exagéré puisque la ville est envahie depuis des siècles de ces petits fauves qui se chargent d’en vider les trous de souris.

    Il parait pourtant qu’Istanbul a perdu de son charme d’antan, tous les habitants vous le diront. Elle le doit sans doute à l’explosion démographique récente. C’est sans limite et souvent dans l’anarchie qu’elle s’est propagée jusqu’à cinquante kilomètres autour du Bosphore. Sa population a été multipliée par dix depuis le début des années soixante et elle serait, avec 12 millions d'âmes, parmi les vingt mégapoles les plus peuplées au monde. La ville se gonfle chaque année d’une armée de candidats à la vie citadine, la plupart en provenance de l'est du pays, venus poursuivre à Istanbul un rêve qui se révèle en général mensonger.
    En conséquence, le principal problème du maire est indéniablement la circulation. Des plans d’aménagement en ce sens transforment la ville en permanence. Même sur Istiklal, qui est une avenue essentiellement piétonne, la municipalité a sacrifié tous les arbres qui l’embellissaient au profit d’un passage plus fluide. Il est très difficile de trouver une heure creuse dans la journée pendant laquelle un déplacement en bus de quelques kilomètres ne prendrait pas une heure. Les deux ponts suspendus qui relient les rives du Bosphore voient passer matin et soir des centaines de milliers de citadins qui vont travailler sur le continent voisin. Cette micro migration journalière occasionne des embouteillages tels que la construction d’un tunnel a commencé et un troisième pont est prévu pour permettre au surplus de s'écouler dans les années à venir.



    Istanbul reste malgré tout une destination hors du commun qu’il faut apprendre à apprécier dans toutes ses dimensions, cela au risque d’en tomber amoureux et de s’y établir pour longtemps comme les quelques 4000 français qui y ont élu domicile. Et si vous doutez encore de son appartenance à notre continent, sachez que la ville sera capitale européenne de la culture en 2010. Un événement qui, selon les estimations, devrait initier 10 millions de visiteurs aux splendeurs de la ville qui sera pour l’occasion remise à neuf et redoublera d’animation durant cette période.