Juillet 2007
Venant de Russie, j’ai atteint la frontière kazakhe deux jours avant la fin du visa, amoindri et fatigué par une tendinite au genou, mais bien content d’en avoir terminé avec cette traversée maudite. J’ai été recueilli à Aktobe (Aktubinsk en russe) par la famille Novikov qui m’avait procuré l’invitation nécessaire au visa kazakhe.
Zoya et ses deux fils, Sergeï et Oleg, habitent un de ces appartements fraîchement plâtrés dans une tour aux murs carrelés du blanc de l’ère nouvelle, celle qui semble secouer ce pays depuis peu. Convaincu du bien fondé de cette vague d’urbanisation frénétique, encore pris de convulsions post-soviétiques et fiévreux d’investir dans une consommation sans bornes, le Kazakhstan érige patiemment sa "démocratie" pour la révéler triomphalement au monde du haut de ses 16 millions d’habitants répartis sur un territoire aussi vaste que cinq France.
Ce pays singulier possède à sa tête un beau spécimen de dictateur modéré, le genre de personnage messianique qui s’épanouit également chez les voisins ouzbeks, turkmènes, kirghizes et tadjiks, j’ai nommé Nursultan Nazerbaïev, président kazakhstanais, réélu inlassablement – faute d’alternative – depuis 1994. L'apparatchik s’affiche en quatre par trois à travers la nation, patriarche souriant et protecteur, cachant sous des airs de grand-père une parfaite carrière d’imposteur. Détenteur d’une bonne partie des richesses du pays et passé maître dans l’art de faire taire l’opposant, le renard se targue d’être à l’origine d’une prospérité pétrolière explosive et a pris soin de fixer des objectifs suffisamment lointains (2030) pour courir peu de risques d’en connaître l’issue et les conséquences.
Une semaine sans pratiquement bouger a été l’introduction pénible à ma longue guérison. C’est à cette occasion que j’ai commencé à douter de l’avenir de ce voyage. Zoya s’est occupée de moi comme ma propre mère, a supporté patiemment ma présence en me nourrissant abondement, je ne l’en remercierai jamais assez. Grâce aux premiers traitements, l’articulation a bien dégonflé et j’ai pu nourrir l’espoir de repartir après quelques semaines de repos. Mon idée était de m’acheminer en bus et train jusque Almaty, proche de la Chine, pour alors juger de mon état et décider d’un retour en Europe comme me le conseillaient les médecins d’Aktobe ou bien de poursuivre vers l’objectif initial, Pékin. Je fis donc mes adieux à ma famille d’accueil et glissai le vélo dans un coffre pour une escapade en bus jusque Astana, capitale du pays.
Le voyage fut atroce. Trente heures passées à parcourir les 1400 km de piste défoncée, d’asphalte impraticable, de sommeil introuvable pour quelques cinquante bornes de route neuve peu avant d’entrer dans Astana, une erreur que je referai pas. C’est en contemplant par la fenêtre les steppes étalées de part et d’autre de la route que je me rendais compte du cauchemar qui m’aurait poursuivi si j’avais enfourché le vélo et entrepris de traverser le pays comme prévu. Naviguer sur l’océan doit être du même goût. Ces immensités rasées de près ont tout d’une étendue d’eau que le bus arpente en funambule sur l’axe maigre qui tranche le paysage.
Au milieu de la nuit, il s’est enfin arrêté et nous a tous déversés, exténués, sur bitume de la gare routière d’Astana. J’ai péniblement rassemblé mes affaires sous la pluie en attendant Sergueï, russe francophone qui est heureusement venu me récupérer sur place. Arrivé à bon port, c’est en savourant le plaisir de ne plus trembler constamment que je me suis vite endormi comme un bébé.
Au matin Sergueï m’a montré le "vieux" centre de cette cité âgée d’à peine un siècle en tant que "grande ville" et qui voit bourgeonner partout de hautes tours de verre au design très local. Passage à l’Alliance française pour me procurer des adresses à Almaty, puis nous avons dîné de quelques samsa, riz ouzbek et coca frais. Il faisait parfaitement beau avant qu'un orage violent n'éclate en envoyant d’abord de la pluie, puis des grêlons gros comme des billes, étrange saison. Astana a la réputation d’être la capitale la plus froide du monde avec ses –40°C en hiver.
Le nouveau centre d’Astana, côté Est du cours d’eau qui partage la ville, est probablement ce qui s’est fait de plus fastueux dans ce pays. Cet ensemble de gratte-ciel exubérants articulés autour d’une vaste place centrale couronnée - cerise sur le gâteau - par la tour Baïterek, n’en finit pas de s’accroître. Certains l’appellent la Dubaï des steppes, ce qui n’est que trop vrai. Un chantier a même du être interrompu, les tours érigées à la hâte avant de constater qu’elles étaient bancales. Au bout de cette perspective grandiose se dresse la coupole du palais présidentiel, tout neuf et unique bâtiment réellement occupé jusqu’à présent faute de fonctionnaires pour remplir tous ces bureaux.
Sergueï se souvient il y a à peine deux ans quand il habitait une petite datcha au bord de la rivière et que les promoteurs ont prié sa famille de leur céder la place. Tout le quartier fut rasé et quelques tours de faïence érigées à la place. Il habite maintenant un appartement à l’exact emplacement de son ancienne maison. Je lui demande s’il ne regrette pas son vieux quartier, ses ruelles terreuses, sa basse cour et ses voisins mais il répond que non et s’en console depuis qu’il n’a plus froid l’hiver et n’a qu’à tourner un robinet pour se désaltérer.
Ce dimanche est justement l'anniversaire de son père qui, comme moi, est un ancien de Guinée et avec qui j'ai l'habitude d'aller au soir tirer quelques gardons du lit de la rivière. C'est l'occasion parfaite pour réunir les amis autour d'un festin de poissons et de vin géorgien, ce nectar dont la douceur coule sans effort vers nos entrailles. Echauffé par la boisson, je prononce publiquement un discours en l'honneur du quinquagénaire à propos de nos souvenirs d'Afrique, de l'amitié franco-kazakhe et de la pêche à la ligne. L'assemblée applaudit en élevant les verres. Le repas a duré tard et tous ont terminé saouls.
En me laissant convaincre par Sergueï qui me promettait une route entretenue jusque Karaganda, je me suis de nouveau embarqué sur un bus pour cette courte étape de 200 km, nettement plus confortable que la précédente.
La région minière de Karaganda est un ensemble de petites cités pareilles à toutes les autres à la différence que ce ne sont plus les silos géants qui trônent en leur centre mais de gigantesques usines lancées à plein régime et plantées d'une forêt de longues cheminées crachant un écran de poudre noire incandescente. Toute la rocaille du sous-sol se vaporise dans les airs en formant de lourds nuages sombres qui planent sur la ville avant de s'effondrer un peu plus loin.
Par chance, la steppe est vaste et pas prête à se laisser souiller toute entière par l'uranium kazakhe. Il lui reste de la marge, un espace qui parait sans fin, comme on l'observe avec une stupeur constante tout au long de la traversée de ce pays.
A Karaganda même, rien de notable. Une agglomération ex-soviétique pas encore peu envahie de tours carrelées, juste quelques centres commerciaux qui ont pris le pas sur les mosquées. D'ailleurs qu'en est-il de l'Islam au Kazakhstan ? Avec une moitié de population concernée, si loin des clichés habituels, cette religion ne reçoit visiblement pas la ferveur dont elle bénéficie ailleurs dans le monde. Les lieux de culte sont pratiquement inexistants et jamais on ne verra dehors une femme voilée ou un homme faire sa prière, il n'est même pas tenu d'avoir la foi pour se dire disciple d'Allah. La branche sunnite, également répandue chez les Tatars, les Bachkirs, les Ouzbeks ou les Ouighours, relèverait dans ce pays davantage d'identité nationale que de spiritualité. Les Chrétiens orthodoxes, également très nombreux du fait de l'influence russe, se retranchent essentiellement au nord du pays.
J'y suis resté deux jours au fond d'un quartier de datchas paisible, surveillant la croissance des légumes du potager, manquant de me faire dévorer par le chien hystérique et travaillant mon russe en répondant à un vieux téléphone de bakélite. Quand est venu le moment de s'embarquer pour Almaty, étape décisive qui devait être la fin - ou le nouveau départ - de ce voyage, j'étais bien convaincu qu'il fallait prendre le train et je me suis rendu la veille à la gare pour me renseigner au sujet du vélo. L'affaire n'était pas simple. Il fallait entreposer le matériel dans un wagon de marchandises attelé à un train qui partait avant le mien et qui est finalement parvenu à Almaty avec dix heures de retard. J'ai du acheter le billet d'avance sans aucun reçu, passer au bureau des "bagages", faire peser le vélo, payer un supplément, emballer le tout et même trouver du scotch au marché pour garantir la sécurité du colis sans quoi les manutentionnaires l'auraient refusé. Je ne sais pas ce que ces brutes en ont fait mais j'ai récupéré la machine sans rétroviseur et avec un catadioptre désintégré. Par chance, le dérailleur emballé au préalable dans quelques boites à oeufs était intact.
28 juillet :
Un long serpent d'acier décoré d'étoiles rouges lustrées entre lentement en gare et conclue par un grincement étouffé avant de s'immobiliser une bonne demi heure. Le temps pour les nouveaux passagers d'y monter et aux autres de faire quelques emplettes. On dit souvent que les voyages en train sont l'occasion d'instants précieux avec les locaux, offrent une introduction unique aux coutumes du pays, qu'on y est tous, pendant quelques heures, des voyageurs amenés à converser d'égal à égal, loin des artifices du tourisme traditionnel.
Eh bien cette étape, comme les précédentes en bus, m'ont plutôt paru d'une platitude que je me suis résigné à endurer, regrettant plus que jamais la liberté du vélo, le temps où je touchais encore à une certaine aventure. Me languissant du mois précédent qui m'avait valu bien d'autres rencontres que celles qui s'imposent lorsqu'on passe des journées entières vissé à un siège, j'étais bien obligé de parler au voisin pour mieux tuer le temps. Un avantage malgré tout : le prix des transports favorise la présence de personnages plus fortunés que la moyenne, donc éduqués et parfois un peu anglophones.
Un voyage confortable, comparable à une traversée de France en couchette. La steppe toujours aussi vierge, quelques petits monts pour casser sa constance, de rares hameaux collés aux voies, le lac Balkash au crépuscule...
Almaty, 7 heures. Nous arrivons à l'approche de la plus grande ville kazakhe, située au pied du Tien Shan, extrémité nord de l'Himalaya. La voie longe un lac sur lequel les bâtiments encore lointains se reflètent. Joli, mais là où je m'attendais à apercevoir des montagnes, il n'y a visiblement rien. Puis je lève les yeux un peu plus haut et reste sans voix. Ce qu'on pourrait prendre pour des nuages au dessus de la ville sont en fait les sommets enneigés d'une gigantesque muraille, dont on a peine à croire qu'elle ne s'élève qu'à 5000 mètres. Ebahi, je demande confirmation à mon voisin. Oui c'est bien le Tien Shan, ce massif dont je ne connaissais que la tache brune de mes cartes. J'ai soudain le sentiment que je n'irai pas plus loin, que cet endroit est une impasse et que mon genou, même guéri, ne franchira pas un tel obstacle. La simple vue de ce tas de pierres anéantit mes derniers espoirs et une voix me dit que je n'ai plus trop de choix à présent. Se trouver au pied d'une montagne peut difficilement ébranler la témérité d'un cyclo-voyageur et je croyais savoir à quoi m'attendre, mais la surprise est de taille pour quelqu'un qui n'a vu que la steppe pendant plus d'un mois.
A la gare, je cherche tout de suite à récupérer mon bien. Ce pauvre vélo que j’ai du abandonner à des mains inconnues n'est manifestement pas là. Personne ne sait rien et je commence à douter de nos retrouvailles. La société de train kazakhe a apparemment de bonnes relations avec les nomades de la région, ou en ignore la réputation, car un village entier de ces misérables a été recruté pour sortir les paquets des trains et les transporter à dos d'hommes, de femmes et d'enfants jusqu'aux entrepôts. Un kazakhe me garanti que le train sera là dans une heure. J’attends trente minutes puis décide de quitter la gare, bien inspiré car la machine n’est arrivée qu’au soir.
A la seconde où je suis entré dans l'ambassade de France, j’étais pratiquement de retour à Paris. Ces deux dernières semaines à Almaty ont été une longue attente en compagnie de la petite communauté française locale, repliée sur elle même, en mal du pays mais néanmoins solidaire et sympathique. Ces expatriés m'ont été d'une aide précieuse pour me loger et préparer le retour, je leur dois beaucoup.
La situation ne s’améliorant pas franchement, c'est au bout de quarante jours de doutes que j'ai enfin décidé de lâcher le morceau, d’investir dans un billet d'avion et me soigner une fois pour toutes en Europe. Globalement, cette période me laisse un souvenir pénible, celui de l'effondrement des espoirs qui me tenaient encore. J'ai laissé le vélo sur place, confié à un ami. J'espère un jour retrouver mon compagnon, en Asie Centrale ou ailleurs.