Volgograd
Extrait d’un voyage en vélo en direction de l’Asie Centrale


    17 juin 2007 :

    Réveil difficile sur la steppe.
Il a plu toute la nuit. Les bourrasques menaçaient d'aplatir la tente et la foudre détonnait dangereusement aux alentours. Finalement vers huit heures, le ciel était purgé et j'ai pu m'aventurer dehors. L'endroit n'était pas des plus festifs. Je m'étais échoué la vielle sur cette étendue de buissons épineux proche de l'autoroute Moscou-Rostov, pressé par l'orage menaçant. A peine avais-je monté la tente que le déluge s'abattait sur mon bivouac pour ne cesser qu'au matin. Des éclairs illuminaient la plaine et les chiens de prairie disparaissaient au fond leurs terriers en piaillant.



    Moi qui m’attendais à entrevoir l’Asie derrière la Volga, peut-être plus loin encore aux limites du Kazakhstan... C’est pourtant beaucoup plus tôt, peu après l’Ukraine qu’elle s’est présentée, brutalement, au bout de quelques heures de pistes qui m’ont amené dans ces immensités désertiques qu’on se représente en essayant d’imaginer l’Asie centrale. Des paysages nus, légèrement vallonnés, couchés à perte de vue. Autre signe avant coureur d’un nouveau continent : Dans les villages, l’Orient commence à se lire sur les visages. Les yeux se brident, la peau s’assombrit et un autre monde se rapproche. De nombreuses ethnies cohabitant et on peut croiser dans une même ruelle Ouzbeks, Kazakhs, Tchétchènes, Tziganes, Caucasiens qui vivent apparemment en bonne entente, souvent en métissages sur ces terres partagées entre Europe et Asie.

    C’est par une fin d’après midi baignée de soleil rasant, sur la steppe balayée par un fort vent d’Ouest, que la scène se passe. Apres une trentaine de kilomètres de pistes infernales, je pousse l’habituel râle de joie en atteignant l’asphalte durement gagné. De l’autre cote, en contrebas, j’aperçois un point minuscule perdu dans cet océan ocre, une sorte de cylindre surmonté d’un petit toit en bois posé sur une bosse. C’est un puits. Je dévale la colline. En bas un troupeau de vaches, des chevaux, une Lada au bord d’un lac et quelques hommes que je m’en vais saluer. Eux stupéfaits de trouver là le premier Français qui soit jamais venu jusqu’à leur hameau, en vélo de surcroît, et moi, savourant l’instant de cette rencontre tant attendue avec ce premier visage bridé, borne humaine posée sur mon chemin, m’annonçant que j’ai enfin, à peu de choses près, quitté l’Europe. Apres vérification de ma légalité, je suis accueilli à bras ouverts. Un tapis est étalé sur l’herbe et nous partageons un grand pain plat avec fromage, tomates, petits concombres et bien sur le coup de vodka qui, comme je vais vite m’en apercevoir, ne fait pas partie des proscriptions divines dans ces régions ou Allah dicte pourtant sa loi depuis des lustres.

    Un berger du nom d’Adjimourrad, chez qui je vais passer la nuit, m’invite à essayer son cheval. Je le monte prudemment, sans trop l’énerver pour ne pas dépasser l’allure critique qui me romprait le cou. Chacun me prend en photo avec son mobile car, même s’il faut s’endetter sur trois générations pour en obtenir un, tous possèdent cette maudite machine qui sonne toutes les trois minutes et ne laisse désormais plus de place au silence de la steppe. C’est peut être le seul élément majeur qui soit venu distinguer leur mode de vie de celui de leurs parents (même si eux mêmes le possèdent également). Une bonne chose ? Je ne sais pas, en tous cas ils n’ont pas cessé de s’en servir tout le temps de mon passage.



    Je vais ensuite déposer mon vélo dans la cour de la ferme d’Adjimourrad et nous partons aussitôt avec femme, bébé et voisins dans la Lada familiale pour aller manger un bout chez un ami au village voisin. Au passage, rouler à plus de 100 kmh sur une piste en terre défoncée, dans une vieille Lada conduite par un Russe éméché, son gamin sur les genoux et qui ne vous quitte pas des yeux en discutant est une expérience à retenir… Le retour de nuit ne fut pas moins pittoresque.
    On arrive chez Vitali, un solide Ouzbek qui me certifie boire chaque jour ses 4,5 litres de vodka. Il sera pourtant déjà bien entamé après quelques verres… On sort les tables dans la cour, commence l’apéritif et je m’abstiens rapidement de boire cet alcool infâme, mon verre se remplissant à nouveau aussitôt reposé. Je n’ai pas pu compter le nombre de “Davaï” portés cette nuit là mais il est probable qu’en buvant autant que mes camarades, je n’y aurais pas survécu. L’ami Vitali, lui, lève le coude et recommence indéfiniment.

    Peu à peu les voisins arrivent et nous serons plus de vingt attablés à ce banquet. Les plats défilent. Soupe de yaourt, bouillon gras, salades, plats de riz ouzbeks… On peut se demander d'ou sortent de telles quantités de nourriture dans un coin si désolé. Mais les gens d’ici ont des ressources et mangent manifestement à leur faim. Les femmes sont grasses, les hommes solides et leurs enfants ont les joues roses et dodues.
La musique locale poussée à fond achève de poser l’ambiance et chacun se goinfre sans mesure. Les femmes apportent les plats, servent et poussent des cris à mesure que la vodka leur monte aussi à la tête. On pose sur la table une dizaine de bouteilles d’1,5 litres, du petit lait pour eux qui absorbent ce poison comme d'autres boiraient du vin. Evidemment chacun s’intéresse à mon cas et ma faible compréhension de la langue ne me permet pas encore de satisfaire toutes les questions. Mais les Russes sont patients et si le ton monte pour que j’entende mieux, tout le monde tolère mon ignorance.

    Au bout de quelques heures, sous une voûte étoilée comme on ne la verra jamais en Europe, arrive le thé qui marque la fin du repas. Je suis repu, épuisé, l’estomac écartelé et quelques grosses filles saoules continuent à me harceler de questions auxquelles je ne comprends d'ailleurs rien. Une solide paysanne veut savoir comment je la trouve par rapport aux Françaises (trop grosse, trop maigre…). Sans posséder assez de vocabulaire, je lui répond simplement “taille standard” pour ne pas la vexer. Il semble qu’elle l’ait bien pris et va probablement persévérer dans son approche quand soudain, Ajimourrad prend la décision de rentrer. Nous nous sauvons dans la nuit après quelques franches accolades de ceux qui me souhaitent “chasliva”, bon voyage.



     Cette période entre Ukraine et Volgograd a surtout été celle des petites routes paisibles et des campagnes tranquilles, très loin du tumulte de la modernité. On ne se lasse pas de ces villages de maisonnettes aux corniches de bois sculpté, souvent peintes en bleu et entourées de potagers foisonnants à cette saison. Les ruelles de terre décorées de tuyaux à gaz jaunes suspendus à trois mètres du sol, arpentées d'oies à la file, de vaches nonchalantes et parfois d'un énorme cochon vautré dans un creux. L'unique magasin du village, lorsqu'il existe, est une petite épicerie cachée derrière des rideaux, dans un bâtiment anonyme qu'on repère à l'indice de ses barreaux de fenêtre en rayons de soleil. La ville, visible à des dizaines de kilomètres, s'agglomère comme au Moyen Âge autour de son château fort : une usine aux silos monumentaux qui renferment à craquer le fruit du travail commun. En approchant de la Volga, la présence humaine se raréfie et laisse place au vide de la steppe, comme si tout ce monde s'était concentré sur les rives du fleuve, là où les Allemands se sont également arrêtés soixante ans plus tôt.

    Volgograd est une ville mégalomane. Agglomération la plus étendue d'Europe, il faut trois heures pour aller d'un bout à l'autre en bus. Située sur le plus grand fleuve du continent, elle possède une gare fluviale qui fait plutôt penser à un aéroport. Sur la Volga a été bâti un barrage hydroélectrique gigantesque qui sert de pont vers la rive gauche en alimentant la région en courant. Et pour couronner le tout se dresse au centre une statue géante de 85 mètres (Mamaevkurga) qui domine la ville en mémoire des trois millions de soldats tombés sur cette colline durant la bataille de Stalingrad.

    C'est Sergueï, jeune journaliste pour la télévision régionale, qui m'a hébergé dans un de ces blocs typiques des banlieues russes. Le sien portait le numéro 84, était identique à ses nombreux voisins et leur alignement ne suivait aucune logique apparente. J'ai eu beaucoup de mal à retrouver mon chemin les premières fois mais ces égarements m'ont fourni l'occasion de traîner dans des quartiers assez différents de leurs équivalents français. Mis à part l'aspect délabré des façades, les ruelles poussiéreuses, la rouille et la saleté qui domine, les Russes y ont conservé beaucoup de végétation, ont construit un peu partout des jeux pour leurs enfants, des bancs colorés pour leurs vieillards et il y a toujours de petits groupes de voisins qui se forment devant les bâtiments pour converser longuement jusqu'au soir.



    Les petits commerces abondent en bordure de quartier, autour des arrêts de bus, le long des avenues. Vendeurs de légumes, de pain, de pâtisseries fourrées à la viande, marchands de journaux, citernes de Kvas (sorte de bière sans alcool) et quelques paysannes assises près de leurs seaux de cerises, fraises, concombres ou tomates. A Volgograd il y a aussi le marché couvert qui propose à peu près tout ce qu'on peut imaginer. Viandes encore saignantes, meubles soviétiques, articles de pêche, bijoux de pacotille, cigarettes en cartouches, conserves de pâtés, de caviar, vêtements de seconde main, instruments de musique, il y a même une armurerie. Pour le reste, c'est une cité typiquement soviétique, entièrement rasée après la bataille et reconstruite selon le modèle stalinien massif et déprimant. J'étais heureux de reprendre mon chemin après cinq jours essentiellement consacrés à errer dans le centre en attendant de régler mes formalités.

    1400 km en moins de 12 jours, le temps d’atteindre le poste frontière d’Aktobe, tel était l’objectif fixé pour cette étape qui est rapidement devenue le chemin de croix de ce voyage. Les habitations étaient rares et les routes asphaltées dès lors à ne plus perdre sous peine de se retrouver dangereusement seul au milieu de ces espaces stériles, désertés de toute vie humaine. Pourtant, je n’ai pas tardé à m’engager sur des chemins dont seule la carte et quelques traces sous les herbes témoignaient encore de l’existence passée. Pour ne pas perdre trop de temps, car mon visa Kazakhe entamait bientôt sa validité, j’ai décidé de couper par les pistes en longeant la frontière sur une distance de mille km. Cet écart a posé de nombreux problèmes et les difficultés se sont accumulées chaque jour, mettant mon endurance à l’épreuve. Tout a commencé avec une blessure au genou qui m’a finalement poussé à tout abandonner un mois plus tard, non loin de la frontière chinoise, à Almaty...