Tbilissi
14 novembre 2008.
Les hauteurs glaciales de l’Est Turc n’ont pas eu raison de notre avancée, nous qui sommes partis d’Ankara il y a deux jours en direction d’un petit pays ex-soviétique, tout juste sorti de l’anonymat depuis qu’une micro guerre d’une semaine l’a propulsé en août dernier sur le devant de la scène internationale...
Aux portes de la Géorgie, c’est par le minuscule poste frontière de Posof que la visite commence. Séda m’accompagne. C'est une turque qui a déjà quelques échappées à son actif puisque nous avons l’habitude de nous promener dans la région, souvent pour raisons administratives, toujours par amour du voyage à l’aventure, sans préparation, et en autostop aussi loin que possible. Les chauffeurs de poids lourds nous ont escortés à travers toute la Turquie mais aussi vers l’Iran, la Syrie, l’Europe... et à présent le Caucase.
Peu de monde passe par ici. L’essentiel du trafic se concentre sur la côte et ce n’est que pour raccourcir la distance que j’ai choisi ce point de passage presque désert. Côté géorgien, une dizaine de camions patientent - certains depuis plusieurs jours - et nous passons les heures suivantes avec ces hommes qui tuent le temps de cigarettes en verres de thé, impuissants à accélérer la procédure. Chaque fois qu’un nouveau véhicule franchit les barrières, nous nous précipitons pour le questionner sur sa destination. Presque tous vont vers la capitale et nous offrent leur aide mais les formalités n’en finissent pas et nous mènent de déception en déception. Je commence à désespérer de sortir de cette impasse car la nuit, elle, ne traîne pas à venir.
C’est finalement un chauffeur iranien que nous persuadons de nous prendre à son bord malgré une mystérieuse réglementation qui interdit à deux passagers de monter dans un camion sur le territoire géorgien, loi que cet azéri parait redouter plus que tout. Séda se couche à l’arrière pendant que nous guettons un éventuel contrôle sur cette route cabossée qui descend lentement du plateau anatolien vers la plaine du fleuve Kura.
Un dépaysement grisant nous accueille des les premiers kilomètres. Les derniers instants du jour laissent voir par la fenêtre un monde très différent du pays d’où nous venons et qui me replonge immédiatement dans des souvenirs d’Ukraine ou de Bulgarie. La campagne foisonne d’arbres fruitiers, de broussailles envahissantes, de vignes pendues aux portails de vieilles fermettes bancales et fatiguées. De grosses paysannes courbées par l’effort ramènent leurs fagots et leurs vaches que des gamins sautillants harcèlent en fouettant énergiquement. Les stigmates de l’époque soviétique, lépreux amas de rouille et de ciment, sautent eux aussi aux yeux tout le long de cette voie de chemin de fer qui serpente avec nous entre les collines.
Deux heures plus tard il fait nuit noire. Notre chauffeur nous laisse à Kashuri, sur la route de Tbilissi. Il ne reste qu’à trouver un transport pour les derniers 150 kilomètres mais le trafic est dense et un petit bus ne tarde pas à nous prendre à son bord. En compagnie d’une joyeuse bande de locaux qui semblent en pleine discussion politique, nous fonçons vers la capitale. Les femmes accueillent chaque commentaire d’énormes éclats de rire, plus haut et fort que les hommes ce qui choque une peu Séda, habituée à une retenue féminine qui n’a plus cours par ici. L’une d’elles, Marina, a des ancêtres turcs et parle un peu la langue. Arrivés sur place, elle nous aide à appeler David, notre contact qui ne répond pas. Qu’à cela ne tienne, nous reprenons le bus avec notre amie qui nous invite chez elle pour la nuit.
C’est au milieu d’une de ces vieilles banlieues en décrépitude, on ne peut plus post-soviétiques que nous descendons, harassés mais heureux de toucher enfin au but, au soir du troisième jour d’un parcours assez difficile. Marina partage son appartement avec trois cousines non turcophones. J’essaye de ressusciter un maigre vocabulaire russe pendant que Séda s’attaque au géorgien. La plupart des citoyens de cette nation indépendante depuis la chute du bloc maîtrisent les deux langues. Jusqu'à très récemment, la majorité des médias qui leur étaient accessibles employaient le russe. Celui-ci reste largement enseigné derrière l’anglais qui s’impose comme partout et a d’ors et déjà pris l’avantage sur la langue de Tolstoï.
Les quatre femmes paraissent survivre péniblement ici et l’une d’elles espère même émigrer vers la Turquie pour y faire des économies en tant que femme de ménage ou baby-sitter. La pression russe et la crise économique rendent l’avenir plus incertain que jamais. Beaucoup de gens ont quitté le pays depuis le conflit du mois d’août et les rues sont parsemées de mendiants qui n’ont probablement plus d’autre recours alors que les prix montent et que les chances de trouver un emploi s’amincissent. On nous explique pourtant que la situation vaut mieux que celle d’il y a dix ans, quand les groupes mafieux tenaient tout le pays et qu’il était moins sûr de sortir le soir qu’à l’époque soviétique. L’atmosphère est malgré tout chaleureuse et il semble que rien n’ait eu raison de la joie de vivre et l’hospitalité géorgienne.
Au matin débute la découverte de cette ville où nous ne resterons que cinq jours et que je vais parcourir de long en large avec mon appareil, à la recherche de ce qui fait à la fois le charme, mais aussi la laideur de Tbilissi.
Ce qui frappe au premier coup d’œil, c’est l’état général des rues. Un délabrement omniprésent sur les façades, les trottoirs, jusqu'à l’intérieur de ces vieux immeubles dont les fondations de certains s’enfoncent dans les crevasses d’un sol fragilisé par les infiltrations, prêts à s’écrouler et qui doivent souvent être abattus, faute de fonds pour leur rendre leur prestige passé. L’ensemble parait instable, en lente décomposition, vieillissant.
Comme s’ils avaient absorbé les richesses qui auraient du être employées ailleurs, des casinos aux enseignes flambantes se succèdent sur toutes les avenues à intervalles réguliers en composant sans aucun doute le secteur commercial dominant de la capitale. Ces établissements de jeu et les bureaux de change qui vont avec paraissent avoir établi ici une hégémonie, en profiteurs d’une adversité qui n’a plus que ces lieux de perdition pour s’oublier. Les raisons de cette omniprésence nous sont restées mystérieuses.
Et puis au milieu de toute cette pagaille, il y a Rustaveli.
L’artère haussmannienne locale, vitrine néoclassique pimpante avec ses théâtres, ses boutiques de luxe, sa place de la liberté parée d’un St George plaqué or sauve l’honneur, à condition de ne pas dévier vers les ruelles adjacentes nettement moins reluisantes. Quelques Tziganes, des enfants surtout, harcèlent les passants en se moquant des rares touristes qui arpentent l’avenue. Partout de petites vieilles vendent des noisettes, des icônes, des casseroles ou des mouchoirs, en appellent à la générosité des gens qui, pour beaucoup, ne se montrent pas indifférents et laissent une pièce en bons chrétiens. Les églises, nombreuses, ne désemplissent d’ailleurs pas et concentrent à leur seuil toute une plèbe de miséreux qui offre au fidèle, à peine sorti de la messe, l’occasion de mettre en application les principes altruistes qu’il vient d’assimiler en redistribuant quelques Lari aux nécessiteux.
En chemin nous entrons dans un bâtiment universitaire. Les parquets grincent à travers de longs couloirs sombres. Quelques étudiants débattent bruyamment, assis sur les tables dans des salles austères et froides qui n’invitent pas à l’étude. Plus tard David nous racontera comme il était pratiquement impossible de travailler sérieusement il y a dix ans dans des locaux sans eau ni électricité, gelés en hiver, où les étudiants devaient alimenter des poêles à charbon pendant que les professeurs, s’ils donnaient cours, le faisaient souvent bénévolement. Dans la cour intérieure, des arbustes ont poussé partout entre les gravats et les amoncellements de déchets. Au centre, un vieil escalier baroque qui ne mène plus nulle part achève de planter le décor et nous incite à regagner la rue.
Traverser Tbilissi, c’est un peu comme voyager en quelques heures non seulement aux quatre coins du Caucase mais aussi bien au delà, vers la Russie ou le Moyen Orient. Peu de villes ont subi autant d’assauts et d’occupations différentes dans leur histoire. Grecs, Romains, Persans, Byzantins, Arabes, Seljuks, Mongols, Ottomans, Russes et bien d’autres sont passés par là, remodelant chaque fois l’endroit à leur façon, ce qui, aujourd’hui, donne cette mosaïque de styles au carrefour de toutes les influences régionales. Sans approfondir tous les quartiers, la nature cosmopolite de Tbilissi se décèle très vite en la traversant au hasard et en rencontrant inévitablement du monde venu d’ailleurs. Le quartier turc ne nous a pas échappé et ses restaurants sont très appréciés par ici. Les Azéris tiennent eux aussi de petites baraques à shawarma délicieux aux quatre coins de la capitale. D’importantes communautés russes et arméniennes peuplent également la ville. Celle-ci compterait une centaine de groupes ethniques (Ossétiens, Abkhaziens, Ukrainiens, Grecs, Estoniens, Allemands, Kurdes, etc.).
La variété des confessions caractérise également la ville qui figure parmi les trois seules au monde à posséder une mosquée et une synagogue bâties côte à côte. Une longue tradition de tolérance donc, même si les Géorgiens s’orientent surtout vers l'Église Orthodoxe Géorgienne qui tient une large majorité des fidèles et donne lieu à d’impressionnantes cérémonies processionnaires qui, lorsqu’on y assiste, laissent imaginer ce que devait être la ferveur religieuse en Europe occidentale il y a une cinquantaine d’années.
Au soir, nous rencontrons David et sa famille qui vont nous héberger pendant cinq jours et nous aider à éclairer davantage les recoins sombres de ce petit territoire complexe.
De longues discussions nocturnes autour d’un thé avec notre hôte, sa mère et sa sœur, mettent très vite en évidence l’originalité de la culture géorgienne et la résistance claire de cette population face au grand frère Russe.
Le ministre des affaires étrangères de l'URSS (le géorgien Édouard Chevardnadze) a été l’un des principaux architectes de la Perestroïka à la fin des années 80. C’est à cette époque que la Géorgie développe un système politique multipartite et organise les premières élections libres et démocratiques de l'Union soviétique, ce qui favorise ensuite son indépendance prise le 9 avril 1991 peu avant l'effondrement de l'URSS.
A la suite de la Révolution des Roses en 2003 (période de manifestations non violentes qui contraignent le gouvernement corrompu de Chevardnadze à démissionner), Mikheil Saakachvili accède au pouvoir et marque une relative amélioration de la situation jusqu’aux hostilités de 2008 entre les séparatistes Ossétiens et Abkhazes et leurs alliés russes opposés aux forces géorgiennes.
David nous raconte la peur des bombardements qui a hanté la ville pendant cette brève incursion russe, la crise économique qui l’a suivie, et dont le pays peine encore à se relever aujourd’hui.
Ce territoire peuplé de 4,7 millions d’âmes n’a donc jamais été si convoité par des puissances qui voient en elle, tour à tour, la clé d’une prospérité durable, l’instrument d’une menace étrangère, ou les deux à la fois.
Comme souvent dans ces cas-la, les premiers concernés défendent leurs intérêts nationaux et l’indépendance vis-à-vis du voisin russe grâce à l’appui américain. S'y ajoute le sentiment de porter le flambeau d’une culture ancienne, d’une identité toute entière qui, à nouveau dans son histoire, se voit défiée par l’envahisseur.
Les jours suivants sont brumeux sur la petite capitale.
C’est en repensant aux paroles de notre famille d’accueil, confiante en l’avenir malgré tout, et enthousiaste à nous faire découvrir leurs traditions, que je sillonne inlassablement ces rues grises qui laissent le temps les émietter lentement. De temps à autre un sourire timide s’offre à mon objectif, une prière se laisse photographier. Je me glisse dans une église, sous un marché couvert, appuie discrètement sur le déclencheur dans les couloirs du métro, marche sans arrêt jusqu’au soir pour enfin rentrer à la maison, repu d’explorations et d’images nouvelles.
Samedi, jour de mariages.
C’est la cohue aux portiques des églises et la ville vibre de coups de klaxons incessants. Les couples et leurs cohortes défilent, les uns après les autres, aux ordres du prêtre qui unit à la chaîne une armée de candidats à l’engagement à perpétuité, cela en grande pompe si possible, avec arrivée en limousine obligatoire. La mariée s’extrait toujours péniblement du véhicule trop bas et manque de se tordre la cheville du haut de ses talons d’échassiers qui la mettent, pour un jour au moins, à hauteur de son mari. Aussitôt sortie, une horde de petits mendiants s’abat sur elle malgré les efforts des beaux-parents et cousins qui chassent les importuns comme ils peuvent, à force de taloches et de gros yeux peu convaincants. Qu’à cela ne tienne, les suivants arrivent déjà et les enfants tentent leur chance à nouveau, sans pitié pour le protocole et bien décidés à ridiculiser ce qui ne l’était pas encore assez.
Je me joins aux groupes qui se succèdent dans la maison de Dieu et me positionne juste derrière les mariés, passant pour un photographe officiel dans la confusion générale. J’en recueille une série d’image prises à quelques centimètres des intéressés. J’imagine mal pareille situation en France où j’aurais déjà été jeté dehors.
La journée se poursuit dans ce manège régulier et festif.
Jusqu’au soir les limousines vont obstruer la circulation du centre-ville et d’assourdissantes cohortes de Mercedes neuves sonneront la joie du plus beau jour de centaines d’existences tbilisiennes.
En poursuivant la balade sur les bords de la Kura, et lorsque la circulation automobile se fait moins insistante, on peut au détour d’une ruelle plus tranquille dénicher de petites brocantes étalées sur les pavés du vieux Tbilissi. Les gens viennent y déposer leurs reliques et leurs fonds de placards, autant d’objets de collection que de casseroles rouillées. Vider son grenier équivaut ici à exhiber quantités d’icônes soviétiques, de lourds appareils photo Zenit, d’antiques phonographes muets, en passant par l’habituel portrait monochrome d’un Lénine au sommet de sa gloire ou la collection de médailles militaires du grand père bolchevique. D’autres marchands, plus pragmatiques, revendent de quoi garnir une cuisine moderne et vantent leur marchandise qu’ils exposent à même le capot de la Lada familiale. Les amateurs de vieilleries côtoient les ménagères qui viennent y trouver leur compte en se racontant les temps révolus de la collectivisation.
Sans jamais nous laisser sur notre faim de par son abondance, la cuisine géorgienne ne nous a pourtant pas ravis. Sans doute fallait-il insister et investir un peu plus de Lari dans ces restaurants qui proposent généralement des plats simples, déjà goûtés ailleurs, juste un peu plus lourds peut être. Peu de légumes, beaucoup de fromage, de pâtes et de gras. Mis à part les chachliks et les khinkalis, similaires à leurs équivalents d’Asie centrale, il n’y a pas eu de quoi saliver. Encore faut-il avoir l’estomac solide une fois la galette de khatchapuri avalée, elle qui rassasie mais s’accompagnerait mieux d’une petite salade pour faciliter la digestion. Notre budget ne permettant de toute façon pas de festins quotidiens, il a fallu s’aligner sur l’homme de la rue et se rabattre sur des casse-croûte plus modestes. Partout de petites boutiques vendent sur la rue toutes sortes de pâtisseries, friands ou sandwichs à bon prix. Ce sont ces échoppes qui nous ont le plus souvent nourri, d’où la joie de rentrer le soir chez nos hôtes et de pouvoir goûter à tout autre chose. Des préparations fines aux épices exotiques, aux parfums qui emplissent la cuisine, des confitures de fruits inconnus étalées sur des galettes de maïs succulentes, des vins rouges dont la réputation n’est plus à faire; la cuisine géorgienne maison, voila ce qui manquait à ce voyage.
Au bout d'une semaine à Tbilissi et que le séjour touche à sa fin, qu’on croit en avoir fait le tour sans avoir tout vu, loin de là, il est temps de repartir vers l'ouest pour un voyage d’une trentaine d’heures, sans interruption de camion en camion jusqu’à Ankara. La Géorgie nous laissera un souvenir aux antipodes des attentes de la semaine précédente, celui d’un monde assurément à part pour lequel une deuxième visite ne serait pas de trop. A en croire ses habitants, le pays recèlerait bien d'autres merveilles dissimulées au fond des campagnes. Il ne tiendra qu'à nous de suivre leurs conseils, eux qui, du premier jour jusqu'au dernier, nous ont invité à la découverte de leur pays.