31 mai 2007 :
Une fois le poste frontière roumain franchi, l'ex-URSS commence. J’avais eu un aperçu de ces régions aux influences polonaises en 2006, entre Chernivtsy et Lviv, extrême Ouest du pays. C’est cette fois une autre Ukraine qui s’est révélée à mesure que je m’avançais vers la Russie. Des populations formidablement accueillantes dans les campagnes les plus rustiques qui soient. Toutes sortes de paysages, des petites collines du Sud-Ouest aux larges plaines cultivées au delà de la Dniepr. Quelques montagnes aussi, que je me suis bien gardé d’aborder. La seule surface des routes offrait déjà suffisamment de pain sur la planche pour ne pas y ajouter de relief.
En Ukraine celles-ci sont épouvantables. Des nationales aux chemins de campagne, en passant par les routes pavées et les sentiers boueux, la qualité de l'asphalte est pratiquement toujours médiocre et le trafic de poids lourds très important sur les nationales (qui tiennent lieu d'autoroutes). La meilleure solution serait d’emprunter les routes secondaires (en jaune sur la carte) mais celles-ci ne respectent pas le terrain et ne cessent de monter et redescendre inutilement... Certaines voies sont encore faites de gros galets et obligent à emprunter un sentier parallèle lorsqu'il en existe. D’autres sont en graviers qui ralentissent et attaquent les pneus. Le goudron ne résiste pas au soleil d’été. Il fond et s’accroche aux roues jusqu’à tout engluer si on ne slalome pas entre ces plaques liquéfiées. A partir de l’Ukraine, ma vitesse moyenne a chuté de cinq kilomètres par heure et ce uniquement à cause des revêtements soviétiques que j’ai vite appris à haïr.
Première étape, Chernivtsy que je connaissais déjà un peu pour avoir tremblé sur les pavés inégaux de son avenue principale. J’y rencontre Alina et quelques amis qui insistent pour que je reste au moins un jour, le temps de visiter cette ville qui regorge manifestement de merveilles.
La ville est partagée entre blocs gris - comme on en voit par centaines autour et parfois au centre de chaque cité soviétique - et de vieilles maisons décrépies de quatre à six étages aux façades ponctuées de plâtres vaguement baroques qu’on repeint deux fois par siècle de couleurs vives, souvent dans les roses, verts pomme ou bleus ciel et qui donnent aux rues des airs qu’ont certains vieux quartiers de Prague ou de Budapest.
Les citadins ont beaucoup perdu depuis la chute du régime et vivent souvent dans des conditions qui choqueraient sans peine leurs cousins ouest-européens. Le grand luxe à Chernivtsy consiste à avoir chez soi un chauffe-eau. En ville, la plupart des gens ont l’eau courante mais doivent, pour se laver, la chauffer dans des casseroles. Mes hotes possèdent une de ces machines dont j’use avec le respect qu’elle mérite. La vie n’est pas bien chère par ici, guère plus du quart des prix français. Pourtant le salaire moyen est si bas que les gens subsistent tant bien que mal, avec tout juste de quoi satisfaire les dépenses élémentaires. Les campagnards, par contre, savent se débrouiller seuls et produisent l’essentiel de leur régime. Ils n’ont pas tant de problèmes d’argent et n’en ont d’ailleurs pas souvent besoin.
Ces régions trahissent donc un écart gigantesque entre les citadins dépendants de l’économie, pris au piège de la hausse des prix, et leurs cousins paysans producteurs qui s'en sortent presque en autarcie et mangent à leur faim toute l’année.
Suivent quelques jours plutôt difficiles vers Kiev. J’ai tenu à rester sur une majorité de voies secondaires, voire tertiaires ou plus, car les grands axes se révèlent souvent encombrés et terriblement ennuyeux. Mais le prix à payer pour ces écarts peut être cher. La campagne authentique ne se laisse pas fouler si facilement et l’asphalte s’est vite résorbé pour laisser place à toutes sortes de surfaces réjouissantes. Quelques exemples :
-Le chernosium, une glaise infâme après la pluie dans laquelle on se retrouve carrément cimenté et qui oblige alors à tout démonter, gratter la boue, nettoyer le vélo pour s’embourber à nouveau cent mètres plus loin.
-L’asphalte de cinquante ans d’âge dont il ne reste que des fragments et qui sont autant d’obstacles, de marches sur lesquelles il faut remonter entre chaque cratère.
-Ces gros pavés assasins qu’il vaut mieux ne pas fouler au dela de dix kilomètres à l’heure sous peine de démanteler le vélo en quelques minutes.
Pourtant, suivre une route, même abominable, avec la certitude d’être engagé sur le bon chemin suffisait à me satisfaire tant les égarements ont été fréquents. Ma carte d’Ukraine était tout sauf fiable et il n’était pas rare de se retrouver devant un pont qui n’existait plus, un chemin sans issue ou une route qui se révélait n’être qu’un sentier défoncé. Sans compter que certaines localités n’avait pas le même nom sur mon plan, que les distances étaient faussées et que l’échelle à un centimètre pour 10 km offrait de toutes façons peu de possibilités. Mais ces embarras m’ont conduit vers des coins inespérés, reculés de tout, où j’ai pu basculer pendant quelques heures un bon siècle en arrière.
Au plus chaud de la journée, lorsque la pause s'impose, on peut retrouver à engloutir du bouillon gras, à avaler tant bien que mal des briques de couenne de porc, poussé par la faim ou pour faire plaisir à une babka insistante.
Les Ukrainiens des campagnes sont très curieux et c'est en demandant un peu d'eau, refusant poliment l'invitation à entrer pour finalement céder à la tentation, qu'on découvre ces foyers minuscules. De petites maisons d'une ou deux pièces, concentrés de vieux bibelots, des photos jaunies d'un grand père en uniforme, d'une fille partie à la ville, d'un fils qui a passé l'arme à gauche. Alors débordent les lamentations, coulent quelques larmes, puis on rie à nouveau d'avoir à sa table un "Frantsouz" venu se perdre par ici...
Dans un coin des poussins picorent à la chaleur d'une ampoule, au plafond un tue-mouches surpeuplé, un chien minuscule qui me mordille les mollets, le tout sous une lourde odeur de poisson frit, de pain rassis, de chaleur humaine.
Puis je reprends la route à l'ombre des peupliers, croise quelques vaches menées à la baguette par une fermière assise dans l'herbe qui tue le temps avec un bol de cerises ou en tricotant. Parfois j'achète un kilo de fraises au bord de la route, il y a aussi des baies, du miel, les villageois vendent leur surplus.
Le dimanche, on voit les familles sortir toutes à la même heure, en costume sobre, pour la messe. Les vieilles femmes en noir de la tête aux pieds, comme des Grecques. A midi on rentre du marché, c'est l'heure de pointe et parfois de vastes embouteillages de charrettes, camionnettes et éternelles Ladas rouillées qui regagnent les chaumières pour le repas en famille nombreuse. Les babouchkas défilent, des sacs plein les bras, avec des fillettes en robes pastel qui courent derrière. Les chiens aboient. C'est la cohue et très vite, tout redevient calme. Le silence lourd des après-midi s'installe au village jusqu'a ce que la fraîcheur du soir sorte à nouveau tout ce monde qui se rejoint pour discuter sur des bancs à même la rue.
Un soir, j'arrive dans un village perdu au milieu des champs. J'ai roulé suffisamment et décide de m'arrêter pour trouver de l’eau avant de me retirer dans les bois. Deux vieilles babkas discutent assises sur des rondins devant leurs fermettes et me regardent arriver comme d'un autre monde. Je me présente et demande mon litre durement gagné.
Suis aussitôt posé devant une table garnie, dans une cuisine obscure et crasseuse à souhait. Ce que j'ai d'abord pris pour des rondelles de patates et qui sont en fait ces maudites et sempiternelles tranches de couenne de porc rissolées glissent dans mon assiette avec une soupe de pâtes, lait, crème et cornichons, des calories pour la semaine. J'engloutis en souriant à cette grand-mère qui me hurle ses questions pour que je les comprenne mieux en se tordant de rire à chaque "niponimayu" (je n’ai pas compris).
Il fait une chaleur dans cette cuisine... Je sue à grosses gouttes et la voisine vient voir ce qui se passe, tout le monde s'agite et vocifère. Je finis par sortir m'asseoir devant la maisonnette, sur la rue.
La nouvelle a déjà fait le tour du village et plusieurs gaillards viennent jeter un oeil au Frantsouz. Un jeune complètement saoul tente de s'adosser au mur, finit par disparaître dans un buisson, la babka va le repêcher, il retombe et s'endort...
Deux autres commencent à se disputer, en viennent aux mains et finalement, quand tout ce monde a satisfait sa curiosité, la soirée se termine par une séance de décortication de graines de tournesol que je donne à la fillette de la voisine. La babka ramène ses oies dans la cour en se balançant d'une jambe à l'autre car elle boite, comme souvent à la fin d'une vie de labeur aux champs.
Dans la ferme voisine, deux gamins tirent sur un veau qui essaye de venir au monde pendant que sa mère beugle et que ses bourreaux en rigolent. Ils y parviennent finalement et le silence s'installe enfin. On perçoit encore une vieille radio grésillante au loin, quelques poules qui grattent le sol, les oies qui sifflent et le chien qui se réveille de temps en temps.
Reste le repas du soir, j'ai beau insister mais la babka me ressert tant et plus que je vais éclater. Elle se lance pour conclure dans une prière interminable que j'entends doucement faiblir pendant que mes paupières s'effondrent et que la nuit m’emporte. Une journée bien remplie en Ukraine profonde.
Finalement parvenu à Kiev, j’ai été pris sous l’aile de Vladimir qui m’a soigneusement introduit à cette capitale singulière. Une ville où le style stalinien côtoie des monastères millénaires, où la rouille du port se désagrège lentement dans le fleuve Dniepr pendant que la population se rue sur les plages des îles voisines, où des marchés immenses et crasseux rivalisent encore avec les nouveaux temples clinquants de la consommation moderne, où les ivrognes se frottent aux hommes d’affaire et où quelques quartiers de petites maisons campagnardes, comme celle de mon camarade, résistent tant bien que mal aux promoteurs.
Première grande ville ex-soviétique sur mon chemin, la capitale ukrainienne m’a laissé un souvenir contrasté. Celui d’une mégapole à la fois hideuse, invivable, étouffante et encombrée mais aussi verdoyante d’immenses parcs en bordure du fleuve, riche de culture et d’un centre encore remarquable en rapport à ce que j’ai vu par la suite.
Ce qui frappe au premier coup d’oeil dans toutes ces grandes cités d’ex-URSS, qu’elles se nomment Kiev, Kharkov, Volgograd, Astana ou Almaty, c’est l’incroyable absence de fantaisie qu’elles dégagent. Toujours perpendiculaires, les rues forment un damier où perce parfois une place, une avenue centrale (souvent appelée Lénine). Tout est parfaitement géométrisé, froid et fonctionnel, à la gloire de cette union qui a travaillé à se convaincre pendant 69 ans de son propre prestige. Les statues triomphantes du fondateur au regard paternel bourgeonnent à tous les coins de rue et si vous imaginiez l’emblème du marteau dans la faucille bannis à jamais après la chute du bloc, détrompez vous, on le croise constamment. Il faut dire qu'à l'époque, les symboles de ce grand projet commun ont été répandus avec une telle ardeur qu’il est maintenant illusoire d’envisager un nettoyage complet. Des plaques d'égout aux lampadaires, tout a été estampillé du sceau indélébile. Il semble pourtant que la fierté d’avoir servi à une telle ambition, d’avoir offert, au siècle dernier, autant de sang et d’efforts, inspire aux gens une certaine nostalgie de l'ère durant laquelle, au moins, on ne manquait de rien.
Au bout de trois jours aux bons soins de mon hôte et après dégustation d'une bonne partie des spécialités culinaires de la ville (on retiendra le fameux "Kiev cake" et les succulentes "Kiev kotlettes"), je réalise que mon visa russe ne va pas tarder à entamer sa validité, il est temps, s'il faut vraiment y aller, d'entrer en Russie.
Mais d'abord, une halte a Kharkov, deuxième ville du pays située à cinq jours de Kiev. Par un après midi pluvieux, Vladimir m'accompagne jusqu'à une quarantaine de km de la ville. Nous prenons carrément l'autoroute - peu de ponts franchissent le gigantesque fleuve Dniepr - et filons dégoulinants sur la bande d'arrêt d'urgence.
Derrière la Dniepr, rien n'est plus pareil. Une plaine désespérément plate, des villages aussi moroses que l'accueil de leurs habitants. Je termine sous la tente. Aussi loin que je me souvienne, ces quelques jours vers Kharkov ont été assez routiniers. A partir du troisième, à mesure que le terrain se cambrait et que le ciel s'ouvrait, une hospitalité appréciable, parfois singulière a de nouveau fait ma joie. Les routes ont commencé à se faire plus rares et il a fallu une fois encore s'éloigner du confort asphalté de l'axe principal pour des chemins certes pittoresques mais qui m'ont valu quantités de détours et passages instables. Autre chose : de ce côté de l'Ukraine, on peut saisir pleinement le sens du mot "défrichage". C'est à se demander si ce pays ne s'est pas donné pour mission de nourrir la Terre entière. Il y a de quoi moissonner pour l'éternité, de quoi pétrir des montagnes de pâte, cuire des milliards de pains et les champs s'étendront encore d'avantage à mesure que j'avancerai vers l'Est.
J’arrive un après-midi au centre de la petite ville de Gadyash et débarque à l'internet café dirigé par quelques jeunes curieux de mes projets. Apres avoir exposé mon cas, ils me proposent de passer la nuit chez eux. C'est ainsi que je rencontre Ivan, 24 ans, qui travaille pour le réseau du club mais dont on devine aisément les multiples petits trafics parallèles. Il décrit sa ville comme une "little Mexico". En effet il semble que cette région soit une plaque tournante de la vente d'herbe et d'autres substances interdites en Ukraine. Un de ses amis me prend même à part pour m'en proposer, cadeau traditionnel ukrainien.
Je lui demande d'où elle vient, Afghanistan ? Maroc ? Tout pousse sur place répond-il, les plantations s'organisent au milieu des champs, à l'abri des regards où à la faveur de quelques billets glissés bien à propos. Les collines des environs semblent foisonner de ces bosquets psychédéliques.
Les jeunes Ukrainiens s'intéressent aux armes, aux jeux vidéo violents, aux grosses cylindrées, à la drogue, bref à tous les aspects les plus grossiers et dangereux de notre modernité. Mais une fois poussée la porte de la maison d'Ivan, il révèle peu à peu sa face cachée et trahit un cœur de môme en me faisant découvrir sa maison, son jardin ou il cueille des cerises, embrasse sa mère au passage et me présente son chiot aveugle de naissance qu'il soigne attentivement...
Dans cette petite ville j'ai également eu droit à une interview imprévue de la télévision locale, et à la question "avez vous aimé notre belle ville ?", j'ai répondu da !
Alexandrie avait son phare. Kharkov, quant à elle, a choisi d'ériger une gigantesque cheminée rouge et blanche, si monumentale qu'elle annonce déjà la cité à une cinquantaine de kilomètres de là. La banlieue de cette ville propose un tableau particulièrement sombre. C'est une ceinture de vieilles industries souillées par la rouille, exhalant toute leur puanteur en asphyxiant les populations parquées entre ces ruines de ferraille, dont un grondement s'échappe encore. Cet enfer d'ingénierie soviétique que Dante n'aurait pas renié, ce malheur de béton armé a été ce que j'ai vu de pire depuis longtemps.
Une fois l'abcès percé, encore quelques autoroutes à traverser au pas de course et on arrive dans Kharkov, un centre ville tout à fait présentable. On oublie alors autant que possible le décor peu engageant qui précédait pour enfin s'échouer sur un banc, dans un parc ou sur une placette coiffée d'un de ces héros léninistes au faciès déterminé.
Soulagé d'être arrivé, je m'abandonne tranquillement à l'observation de la faune locale : Vieux moustachus aux semelles grinçantes, la soixantaine bedonnante, cultivant une démarche assurée, qui ont vu une bonne part du spectacle et tiennent à le rappeler. Lourdes créatures frisées et bariolées, leurs femmes sans doute, le chien minuscule en laisse, un pied de fond de teint sous de larges verres pourpres qui les changent en gros bourdons. Quelques mendiants boiteux, la requête clairement soumise et sans besoin de se faire prier, récoltent leur paie quotidienne en un tour de piste. Petites vieilles déambulant d'une poubelle à l'autre, puisant bouteilles et canettes pour se faire une retraite. Jeunes coqs fringants affairés autour de leurs poules, sulfureuses filles de l'Est, capables de repousser à l'infini les limites de la décence...
Sous l'oeil inspiré de Chevtchenko, que j'avais pris pour une version actualisée d'un Lénine rembourré, j'ai attendu plusieurs heures que John vienne me chercher. Ce jeune Américain professeur d'anglais - lié à Anya, charmante Ukrainienne qui sera mon guide dans Kharkov - s'est proposé de m'aider à rendre cette dernière escale ukrainienne aussi confortable que possible. Malheureusement le rendez-vous avait été donné place de l'Indépendance que j'ai confondue avec une autre et nous n'avons pu nous rencontrer à l'heure dite mais seulement bien plus tard, vers deux heures du matin. Encore une de ces situations embarrassantes qui surviennent lorsque le téléphone ne passe pas, qu'une adresse n'est pas précise ou que je commet, comme dans ce cas, l'erreur stupide de confondre Lénine et Chevtchenko. C'était sans compter sur la rencontre, par la force des choses, d'un groupe de fêtards entamés, quelques Chinois anglophones et encore deux ou trois jeunes qui m'ont prêté leur mobile. J'ai ainsi pu rejoindre, au milieu de la nuit, mon hôte qui avait passé tout l'après-midi à me cuisiner un bon plat de riz en sauce, refroidi depuis longtemps.